"Il applique ce qu'il a aimé chez Macron" : Cédric Villani, le candidat dissident à la mairie de Paris qui casse les pieds de La République en marche

L'ancien mathématicien, devenu député de l'Essonne, n'a pas été investi par le parti présidentiel. Mais il souhaite tout de même se présenter face à Benjamin Griveaux.

Cédric Villani, à Paris, le 23 juillet 2019.
Cédric Villani, à Paris, le 23 juillet 2019. (MARIE MAGNIN / HANS LUCAS / AFP)

Un air de déjà-vu. Positionnement qui dépasse les clivages des partis politiques traditionnels, capacité à rassembler et à casser les codes... Cédric Villani, qui devrait annoncer sa candidature à la mairie de Paris mercredi 4 septembre, après avoir perdu l'investiture de La République en marche face à Benjamin Griveaux, semble réunir tous les éléments qui ont fait élire Emmanuel Macron en 2017.

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La candidature dissidente du député de la majorité présidentielle ne sera "en aucun cas un acte de défiance vis-à-vis de l'action" du mouvement macroniste, jure Baptiste Fournier, son directeur de campagne. Pourtant, le divorce est annoncé entre La République en marche et le mathématicien, qui intrigue autant qu'il plaît. 

De soutien de Hidalgo à celui de Macron

Des portraits de Cédric Villani, les médias en regorgent. Il faut dire que le "mathématicien le plus influent du monde", selon le quotidien espagnol El Pais, avec ses chemises à lavallière, a de quoi susciter la curiosité. En 2010, Libération raconte déjà "l'histoire linéaire du bon élève, passé par la voie royale – classe prépa, Normale Sup, agrégation, thèse". Il vient à l'époque d'obtenir une médaille Fields, l'équivalent du prix Nobel pour les mathématiques et ses ambitions politiques sont encore loin.

Un temps à la tête de l'Institut Henri-Poincaré, ce natif de Brive-la-Gaillarde (Corrèze) s'engage à Paris pour les municipales en 2014, à 40 ans. Il préside le comité de soutien d'Anne Hidalgo, à la demande de son ami Jean-Louis Missika, à l'époque directeur de campagne de la future maire socialiste. "Il était très curieux de comprendre la machine politique", se souvient auprès de franceinfo l'adjoint au maire de Paris.

Dès ses premières prises de parole en public, il a affiché une aisance naturelle pour l'exercice.Jean-Louis Missikaà franceinfo

Interrogé sur sa sensibilité politique par France 3, Cédric Villani répond alors qu'il ne se classe "ni à gauche, ni à droite, ni au centre". En revanche, il n'a aucun mal à se définir comme un Européen convaincu. Forcément, quand Emmanuel Macron lance le mouvement En marche ! trois ans plus tard, Cédric Villani signe tout de suite. Dans la foulée, il est élu député de l'Essonne, avec plus de 69% des voix au second tour. Doué pour la vulgarisation et fort de ses compétences scientifiques, Cédric Villani se voit régulièrement confier des missions par le gouvernement : sur l'intelligence artificielle ou sur l'enseignement des maths, par exemple.

"Il incarne ce que l'on souhaitait avec En marche"

Se prenant au jeu, Cédric Villani se lance et se déclare candidat à l'investiture dans la bataille pour Paris en octobre 2018. Selon "un récit déjà bien rodé", il affirme dans L'Express que cette idée lui a été soufflée par un collègue député, rapportant lui-même la suggestion d'un journaliste. Mais voilà, sept mois plus tard, en juillet 2019, c'est Benjamin Griveaux, proche d'Emmanuel Macron depuis un passage à Bercy en même temps que le futur président, qui est choisi pour représenter La République en marche. 

A quelques jours de l'officialisation de sa candidature, le mathématicien n'a pas répondu aux sollicitations de franceinfo. A la place, il nous a renvoyé vers une personne de confiance de son équipe : Rayan Nezzar, un jeune énarque surdoué qui a défrayé la chronique du temps lorsqu'il était porte-parole du mouvement macroniste – une sombre histoire de tweets peu châtiés. Cédric Villani incarnerait-il la scission du parti présidentiel ? "Un retour aux sources, plutôt, estime Rayan Nezzar. Il incarne ce que l'on souhaitait lorsqu'on a lancé En marche."

On retrouve, depuis le lancement de la campagne, la liberté d'esprit, la ferveur qu'on a connue en 2017.Rayan Nezzarà franceinfo

Et puis Cédric Villani a cette fameuse "capacité à renouveler les codes", selon ce "marcheur" des premières heures. C'est Baptiste Fournier, déjà directeur de campagne du candidat Villani lors des législatives de 2017, qui fait les présentations avec Rayan Nezzar. Ce dernier est désormais en charge des discours et de l'analyse électorale du mathématicien. Outre des marottes communes, "sur l'écologie et l'Europe" notamment, Rayan Nezzar a "rapidement eu envie de collaborer avec lui", observant "une personne à l'écoute, qui travaille très bien en équipe".

Un politique qui aime jouer en équipe

Les collaborateurs de Cédric Villani vantent "quelqu'un qui aime s'entourer des meilleurs talents", pour "prendre ses décisions en toute connaissance de cause". L'Express, dans son portrait de janvier 2019, cite Anne-Christine Lang, députée parisienne en charge de la petite enfance à l'Assemblée. En 2018, Cédric Villani la sollicite sur les questions éducatives. Elle le convie ensuite à la visite d'une crèche. "Il était en position d'écoute, rapporte-t-elle auprès de l'hebdomadaire. C'est tellement plus agréable que d'avoir quelqu'un qui a lu trois notes et croit savoir tout sur tout."

Déjà, dans le portrait de Libération de 2010, le mathématicien parlait de sa matière de prédilection comme d'un sport d'équipe. "Sans les autres, je ne suis rien", arguait-il. C'est sans doute pour cela qu'en octobre 2018, avant de se déclarer candidat à l'investiture LREM dans les colonnes du Journal du dimanche, il prend soin de prévenir les animateurs du projet "Paris&Moi", vaste campagne de La République en marche pour tâter le terrain et recueillir les demandes des Parisiens. Une propension confirmée par Rayan Nezzar, qui admire la capacité de son candidat à fédérer autour de lui, à créer "une alchimie, une atmosphère bienveillante".

Les fourberies du mathématicien

Pourtant, lorsque Benjamin Griveaux, désigné à l'unanimité par la commission nationale d'investiture, lui propose de "coprésider, copiloter" la campagne à ses côtés, Cédric Villani refuse. Logique, d'après le politologue Stéphane Rozès, fondateur de la société de conseil CAP. "Villani est dans la continuité, affirme-t-il. Ce qu'il a aimé chez Macron lors de la dernière présidentielle, il l'applique pour les municipales." Et de conclure : "C'est normal qu'il ne veuille pas suivre Benjamin Griveaux, qui semble déjà appartenir au Vieux monde."

Il a sincèrement cru qu'il pouvait être investi par La République en marche. Comme il a eu l'impression que la procédure n'a pas été loyale, il en a tiré les conséquences. C'est un homme très déterminé.Jean-Louis Missikaà franceinfo

Cette détermination est l'une des clés du succès du mathématicien, dans les sondages du moins, où il est crédité de 51% d'opinions favorables. "Et puis les Parisiens ont l'impression qu'en votant pour lui, ils auront un maire dont ils seront la priorité", quand Benjamin Griveaux et Anne Hidalgo "semblent trop politiciens pour être sincères", analyse le politologue Stéphane Rozès.

A tel point que les détracteurs de Cédric Villani l'accusent parfois de fourberie : "Il connaît tellement bien les codes politiques qu'il arrive à faire croire qu'il ne les maîtrise pas", taclait en 2018 un ministre interrogé par L'Opinion. Certains élus de la majorité, qu'il a froissés en participant au lancement d'un collectif transpartisan pour "accélérer la transition écologique", l'ont mauvaise. "Un intrigant" pour Richard Ferrand, un "bon produit marketing à l'international" mais piètre parlementaire, estime une jeune députée citée par le quotidien.

Un couche-tard et un lève-tôt

A défaut de faire l'unanimité auprès de ses pairs, Cédric Villani a organisé des marathons "24 heures à Paris" entre janvier et l'été 2019 pour rencontrer directement les Parisiens. L'occasion, pour lui, de casser son image de scientifique lunaire auprès d'un public qui l'apprécie mais qui peine à l'imaginer en édile. "Il y a cette idée du mathématicien un peu la tête dans les étoiles. Les Parisiens se demandent si je saurai regarder la chaussée et leurs soucis de trottinette", confiait-il à Paris Match à l'occasion d'une de ces nuits blanches.

Rayan Nezzar se souvient de ces déambulations nocturnes – bien qu'il avoue ne jamais avoir tenu les 24 heures éveillé. Une nuit, en particulier, durant laquelle était organisée une visite du Samu social de Paris. "C'était la fin de la journée, il commençait à vraiment fatiguer. Pourtant, il écoutait attentivement la directrice du centre, qui parlait des difficultés d'accueil des personnes sans-abri. Il prenait des notes sur son carnet, qu'il ne quitte jamais. Quelques mois plus tard, lors d'une réunion interne sur les questions sociales, il a ressorti les citations exactes de la directrice." Impressionnant, mais pas étonnant, selon son équipe de campagne : Cédric Villani est un féru de travail qui "se couche tard et se lève tôt". 

En briguant la mairie de Paris sans avoir été investi par La République en marche, Cédric Villani risque de se voir radié du parti présidentiel. L'adage veut pourtant que la chance sourit aux audacieux. Et ce n'est pas Emmanuel Macron qui le contredira.