Témoignages Elections législatives 2024 : les abstentionnistes des européennes partagés entre indifférence et volonté d'opposition

Franceinfo a recueilli les paroles de personnes qui n'ont pas voté aux élections européennes, le 9 juin, afin de savoir si elles comptent se rendre aux urnes lors des législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet.
Article rédigé par Clara Lainé, Louis San
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
Des panneaux électoraux à Montpellier (Hérault), le 9 juin 2024, jour des élections européennes. (MAXPPP)

Près d'un électeur sur deux ne s'est pas déplacé pour les élections européennes du dimanche 9 juin. Si le niveau de l'abstention – qui s'est établi à 48,51% – peut sembler élevé, c'est en réalité le plus bas depuis 1994 pour ce scrutin. Alors que les résultats sont marqués en France par un score historique du Rassemblement national (31,4% des voix), des abstentionnistes ont répondu à un appel à témoignages lancé par franceinfo. Six d'entre eux nous expliquent les raisons de leur choix et se projettent sur les élections législatives anticipées, le 30 juin et le 7 juillet, annoncées par Emmanuel Macron à la surprise générale après la dissolution de l'Assemblée nationale. Vont-ils également déserter l'isoloir, ou prévoient-ils, au contraire, de revenir aux urnes ?  

Nicolas, 23 ans : "Je ne suis pas certain que grand-chose change d'ici aux législatives"

Le 9 juin, "je ne suis pas allé voter, car je ne me retrouve pas dans les principaux partis, comme LFI ou le RN", explique Nicolas, qui réside en Ile-de-France et travaille dans le transport fluvial. "Ceux qui font le moins de bruit, je vais être honnête, je n'ai aucune idée de ce qu'ils proposent", glisse celui qui affirme "ne pas être énormément calé en politique". "J'ai surtout vu les discours que portaient les différents partis à la télévision ou sur les réseaux sociaux, principalement Twitter et TikTok", ajoute le vingtenaire, contacté par franceinfo à la suite de l'un de ses posts sur X (anciennement Twitter).

Nicolas, qui n'a pas voté aux législatives de 2022 et s'est déplacé uniquement pour le premier tour de la dernière présidentielle, quelques semaines plus tôt, regrette la polarisation du débat. "On a l'impression qu'il n'y a pas de juste milieu. C'est tout dans l'extrême avec ces politiques (...) T'es de droite, t'es raciste. T'es de gauche, t'es anti-France ou islamiste", illustre-t-il. "D'un côté comme de l'autre, on fait énormément d'amalgames. La gauche avec les forces de l'ordre, par exemple. Ou la droite avec les musulmans, pour ne citer que ces exemples-là", note celui qui se dit en faveur du "vivre ensemble que prône la gauche".

Le vingtenaire, qui met largement en avant le fait d'être chrétien, ne se reconnaît pas dans le paysage politique français. "Chacun a des propositions intéressantes, mais aussi d'autres idées que je ne veux pas", expose-t-il. Pour l'instant, il ne compte pas se mobiliser le 30 juin et le 7 juillet, même s'il n'exclut pas de le faire. "Les programmes ne m’ont pas convaincu" pour les européennes, insiste-t-il. "Et je ne suis pas certain que grand-chose change d'ici aux législatives."

Aurélie, 24 ans : "Je vais laisser les autres faire, ils seront sans doute mieux informés que moi" 

Aurélie ne s'est jamais inscrite sur les listes électorales. Européennes, législatives, municipales, présidentielles... Pour cette habitante de Mayenne sans emploi, "l'acte de voter n'a pas de sens", quel que soit le scrutin. La jeune femme évolue dans un entourage où l'abstention est reine. "La plupart de mes amies ne se sont pas déplacées dimanche et mon copain non plus", confie celle qui considère que "les résultats sont décidés à l'avance, avant même le dépouillement". Aurélie se défend d'être "complotiste", même si elle est convaincue que "ceux qui sont au-dessus de nous choisissent à notre place".

Pourtant, cette abstentionniste affirme avoir un avis politique. "Je suis pour le RN, même si certaines questions de gauche m'intéressent", explique la jeune femme, qui estime que "l'extrême droite peut nous sauver de certaines choses". Au point de se rendre dans un isoloir le 30 juin ? "Je vais laisser les autres faire, ils seront sans doute mieux informés que moi", répond-elle.

Elle juge aussi que son bulletin ne serait qu'une goutte d'eau "parmi tous les gens qui votent". Malgré tout, elle laisse échapper une pointe de culpabilité sur ce positionnement : "Parfois, je me dis qu'énormément de femmes se sont battues pour le droit de voter et que moi, je n'y vais pas juste parce que la politique, c'est pas mon truc..." 

Jérôme, 60 ans : "Je ne veux plus voter pour des gens uniquement parce que j'ai peur"

Jérôme avait mis un point d'honneur à ne pas manquer une seule élection depuis sa majorité, en 1982. Le 9 juin a marqué un point de rupture pour ce fervent défenseur de la gauche : "J'ai décidé d'arrêter de cautionner une telle mascarade". Après avoir suivi la campagne avec attention, celui qui exerce une profession libérale était lassé de voir "les mêmes postures, les mêmes paroles, les mêmes promesses". Alors, pour les européennes, il s'est refusé à voter "juste pour faire barrage".

Il explique son choix de s'abstenir par "la politique de Macron" qui l'a "doucement dégoûté". Aujourd'hui, il considère les élus "hors-sol" et fustige un "déni de démocratie", qu'il perçoit notamment dans des réformes "prises contre l'avis du peuple", comme celle des retraites.

"Le politique nous fait culpabiliser si on ne vote pas, mais il ne respecte pas notre vote."

Jérôme, 60 ans

à franceinfo

Surtout, Jérôme ne fait plus confiance à la classe politique. Alors, le 30 juin, il ne faudra pas compter sur sa présence dans l'isoloir. "Je ne veux pas me refaire avoir une énième fois : ça fait quarante-deux ans que je me fais avoir", tranche-t-il, amer, avant d'ajouter : "La seule solution pour me faire entendre aujourd’hui, c’est l’abstention". Un choix "pas simple", quand il pense à "ceux qui sont morts pour avoir le droit de vote". Il suit toutefois de près les informations depuis l'annonce de la dissolution de l'Assemblée nationale et assume son positionnement : "On essaie de nous remettre dans la peur du camp d'en face. Et je ne veux plus voter pour des gens uniquement parce que j'ai peur."  

Killian, 20 ans : "Je compte me déplacer pour faire opposition à l'extrême droite"

"J'allais voter blanc. En sachant que le vote blanc n'a pas d'intérêt, j'ai préféré ne pas me déplacer, car cela ne change rien", relate cet étudiant en informatique qui vit à Montpellier (Hérault). "Je me suis surtout penché sur les grosses listes, comme LFI, RN, PS, la liste de Valérie Hayer, etc.", énumère le jeune homme, qui dit s'intéresser "le plus possible" à la politique.

Alors qu'il se classe "plutôt à droite, niveau LR", pourquoi n'a-t-il pas choisi de voter pour la liste menée par François-Xavier Bellamy ? "J'ai quelques désaccords, notamment sur le fait d'aider l'Ukraine. Je pense que d'autres ont aussi besoin d'aide, comme la Palestine", répond l'étudiant, contacté par franceinfo à la suite de l'un de ses posts sur X.

Killian, qui a pu voter pour la première fois en 2022, s'était rendu aux urnes pour la présidentielle et les législatives, aux deux tours de chaque élection. Il "assume" son "non vote" aux européennes, mais affirme qu'il va se mobiliser pour les législatives : "Je compte me déplacer pour faire opposition à l'extrême droite."

Catherine, 74 ans : "J'irai voter pour le Nouveau Front populaire, mais sans illusion"

Militante communiste, "tendance trotskiste", depuis son adolescence, Catherine souhaite une "Europe des peuples". C'est pour cela qu'elle ne s'est pas déplacée le 9 juin. "Je ne vote jamais aux élections européennes, je suis contre l'Europe des capitaux", résume cette habitante de Marseille. En revanche, elle compte se rendre dans l'isoloir les 30 juin et 7 juillet : elle espérait l'annonce d'une gauche unie pour les législatives, comme cela s'est fait avec la Nupes en 2022. "J'irai voter pour le Nouveau Front populaire, mais sans illusion, déclare-t-elle. C'est comme pour François Mitterrand en 1981 : j'avais voté, non pas pour Mitterrand, mais contre Giscard."

"Très politisée", la diplômée en droit, qui a travaillé pour des structures "humanistes", ne va pas systématiquement glisser son bulletin dans l'urne. Elle n'a pas voté lors des duels Emmanuel Macron-Marine Le Pen, aux présidentielles de 2017 et 2022. "Je suis absolument contre le barrage républicain. Je pense que cela a fait énormément de mal, parce que cela a signifié qu'il n'y avait pas vraiment de différences entre la gauche et la droite", juge-t-elle. Pour Catherine, "à force de dire aux gens que c'était pareil, ou presque, cela a désenchanté la gauche".

Christophe, 62 ans : "Les législatives me semblent être les élections les plus importantes"

En 1981, Christophe fait partie de "la génération Mitterrand" et vit l'arrivée de la gauche au pouvoir, ce "séisme politique" qu'il relate avec fougue. Par la suite, les scrutins se succèdent et il se fait un "devoir" de "toujours" se rendre aux urnes. Quarante ans plus tard, l'état d'esprit de cet ancien commercial dans l'agroalimentaire a bien changé. En 2022, il décide de s'abstenir pour la première fois de sa vie. Le retraité ne se reconnaît plus dans le paysage politique et, surtout, il ne comprend pas ce que devient la valeur travail, si chère à son cœur. "La goutte d'eau, ça a été le droit à la paresse de Sandrine Rousseau ! Je me suis dit, si c'est comme ça, je me retire du scrutin et je leur laisse créer ce monde..." 

Deux ans plus tard, Christophe persiste. "Pour moi, les élections européennes ont toujours été les plus floues, je les vois comme un défouloir plus qu'autre chose", affirme celui qui se dit malgré tout pro-européen. Il ne regrette pas son choix, considérant que cette abstention massive "a eu un rôle de levier pour la dissolution de l'Assemblée, au-delà du score du RN".

Espérant assister à "des débats d'idées" dans les prochaines semaines, le retraité compte bien se rendre dans l'isoloir lors des législatives, qui sont "les plus importantes" en France selon lui, "avant même la présidentielle". Il voit dans le vote du 30 juin l'opportunité de "sanctionner le spectacle pitoyable dans l’hémicycle depuis 2022". "Les cartes vont être rebattues, anticipe-t-il. Chacun va devoir prendre ses responsabilités."

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