Européennes 2024 : au plus haut dans les sondages, l'extrême droite peut-elle devenir un poids lourd dans les institutions européennes ?

Les enquêtes d'opinion laissent entrevoir des scores inédits des partis de droite et d'extrême droite lors des élections du 6 au 9 juin. Un résultat qui pourrait changer les priorités de l'UE.
Article rédigé par Fabien Jannic-Cherbonnel
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 7 min
Le Néerlandais Geert Wilders, la Française Marine Le Pen et l'Italienne Giorgia Meloni, figures de proue de l'extrême droite européenne. (PAULINE LE NOURS / FRANCEINFO)

Des eurodéputés en plus, mais pour quoi faire ? Les partis d'extrême droite pourraient connaître une forte poussée lors des élections européennes du 6 au 9 juin, si l'on en croit les dernières enquêtes d'opinion. Le Rassemblement national (RN) pourrait ainsi passer de 18 à 30 sièges, les Fratelli d'Italia de la Première ministre italienne Georgia Meloni de 10 à 22. Quant au PVV néerlandais de Geert Wilders, il pourrait gagner huit sièges, contre aucun aujourd'hui, selon les projections d'Europe Elects, en date du 31 mai. De quoi déplacer un peu plus le centre de gravité du Parlement vers la droite.

Que changerait concrètement un afflux d'eurodéputés nationalistes et eurosceptiques à Bruxelles et Strasbourg ? Jusqu'à présent, "l'influence de l'extrême droite a été relativement faible, la plupart des textes ont été adoptés par la majorité composée de la droite, du centre et du centre-gauche", souligne auprès de franceinfo Gilles Ivaldi, chargé de recherche au CNRS et au Cevipof (Sciences Po). La capacité d'action des élus RN au sein de l'institution est ainsi limitée par un "cordon sanitaire", les autres partis empêchant les membres du groupe Identité et Démocratie (ID) d'accéder aux responsabilités, comme les présidences de commissions. Un état de fait régulièrement dénoncé par les principaux intéressés, comme le rappelle Mediapart.

Des positions hétérogènes

La faiblesse du rôle de l'extrême droite tient aussi de sa division. Les eurodéputés de ce camp sont répartis en deux petits groupes politiques. D'un côté, ID, dans lequel siège le Rassemblement national et jusqu'à il y a peu l'AfD allemande, tient une ligne très eurosceptique et pro-Moscou. De l'autre, les Conservateurs et réformistes (CRE), où siègent notamment Fratelli d'Italia et le PiS polonais, plus favorables à l'UE et fervents défenseurs de l'Ukraine.

Une tentative de rapprochement en début de mandat, en 2019, a d'ailleurs échoué, raconte Euronews. En cause, notamment, les positions pro-russes du RN, un repoussoir pour les élus de l'est de l'Europe, ainsi que le refus des députés pro-Brexit britanniques, qui siégeaient encore au Parlement, de s'allier avec le parti de Marine Le Pen, dont l'image était très négative outre-Manche. Cette division "réduit l'impact que peuvent avoir ces partis sur la politique européenne", souligne Sabine Volk, chercheuse associée à l'université de Passau (Allemagne). D'autant que ces partis nationalistes ont des vues "très hétérogènes et ne votent pas forcément de la même façon", y compris au sein d'un même groupe, ajoute Gilles Ivaldi. 

Une union qui ne va pas de soi

A quelques jours des élections, des signes montrent cependant que ces partis pourraient s'allier, ce qui renforcerait considérablement leur influence. D'abord, l'exclusion de l'AfD du groupe Identité et démocratie, après des propos révisionnistes de la tête de liste allemande sur les SS, fin mai. Le parti était devenu encombrant pour l'entreprise de dédiabolisation du RN. Très anti-UE, l'AfD prône une sortie de l'euro et a suscité plusieurs polémiques ces derniers mois, en évoquant notamment un plan de "remigration" qui a déclenché de grandes manifestations outre-Rhin. Autre signal, la présence de Marine Le Pen à un grand meeting des Conservateurs et réformistes à Madrid, le 19 mai, en présence du parti d'extrême droite espagnol Vox et de la Première ministre italienne Georgia Meloni. 

De quoi laisser présager la dissolution d'ID et l'entrée du RN dans un grand groupe CRE ? Il faudra d'abord trancher le sort du parti Reconquête d'Eric Zemmour, en concurrence avec le RN en France et dont le seul élu siège pour l'instant avec le CRE. Se pose aussi la question de l'intégration des députés du Fidesz du Premier ministre hongrois Viktor Orban, sans groupe depuis leur exclusion du Parti populaire européen (PPE) en 2021. Faire cohabiter des élus pro-Moscou au côté de soutiens de l'Ukraine ne va pas de soi.

Une coalition "irait dans le sens de l'histoire"

La formation d'un unique groupe d'extrême droite devra quoi qu'il en soit passer par Georgia Meloni. Depuis son arrivée au pouvoir en 2022, la dirigeante italienne est devenue une figure centrale du jeu européen en modérant son discours, notamment sur l'UE et le soutien à l'Ukraine face à la Russie, rappelle le Financial Times. Un modèle que certains partis d'extrême droite, comme le RN, sont tentés de suivre, dans l'espoir de peser au niveau européen et d'arriver au pouvoir. "En collaborant avec eux, elle pourrait crédibiliser les partis les plus radicaux", souligne Gilles Ivaldi.

Même si elle s'annonce "difficile", selon le parti Vox cité par Euractiv, une coalition des forces populistes de droite "irait dans le sens de l'histoire", observe le chercheur. Elle serait en tout cas l'aboutissement logique de "la stratégie de normalisation de Marine Le Pen, notamment sur la critique de l'UE" précise-t-il. Sabine Volk, moins convaincue, estime que "même s'il n'y a pas de groupe unique, nous assisterons à une nouvelle étape de la diffusion des idées d'extrême droite". Une dynamique déjà "apparente sur le sujet de l'immigration, même chez certains partis de gauche", souligne la chercheuse.

Une ambition climatique revue à la baisse ?

Au-delà de l'hémicycle, la poussée de l'extrême droite influence toute la classe politique européenne, en particulier la droite. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, n'a pas exclu la possibilité de travailler avec le groupe CRE, lors du débat des têtes de listes européennes le 30 avril, rappelle Euractiv. "C'est le Parlement qui fait les majorités ", s'est-elle justifiée, suscitant l'indignation des écologistes et de la gauche. La Commission n'a pour l'instant pas besoin des voix de l'extrême droite pour faire adopter ses textes, mais la situation pourrait changer lors de la prochaine mandature.

Alors que sa réélection à la tête de l'exécutif européen n'est pour l'instant pas garantie, la responsable politique issue de la droite allemande doit chercher des soutiens ailleurs, et pourrait avoir besoin de Georgia Meloni pour être reconduite après les élections de juin. Un signe que le sujet n'est plus tabou au niveau européen, en miroir des coalitions droite-extrême droite qui gouvernent en Suède, en Finlande et bientôt aux Pays-Bas. "On voit bien que la droite classique n'est plus réticente à une coopération avec l'extrême droite, dans sa version la plus respectable", souligne Gilles Ivaldi. 

"Il y a deux mouvements en même temps : une extrême droite qui se normalise et une droite qui légitime ses idées".

Gilles Ivaldi, chercheur au Cevipof

à franceinfo

La campagne des européennes laisse entrevoir un changement des priorités politiques de l'UE. "L'influence de l'extrême droite se fait sentir, en particulier sur le Pacte vert", ajoute le chercheur. Rejoignant l'extrême droite, la droite dénonce désormais ce paquet de mesures qui vise la neutralité carbone de l'UE en 2050, alors même qu'Ursula von der Leyen en avait fait la pierre angulaire de son action lors de son premier mandat.

Résultat, l'ambition climatique européenne pourrait être revue à la baisse, s'inquiète un article du Conseil européen des relations internationales publié fin mai. Plus généralement, "on se dirige vers des politiques plus conservatrices", estime Gilles Ivaldi. "Même s'il est compliqué de faire une prédiction, je pense que nous allons assister à une focalisation sur l'immigration et un nouveau tour de vis sur ce sujet", ajoute Sabine Volk. Plus largement, un Parlement plus conservateur se traduirait par une lutte pour moins de règles et de normes, notamment en matière d'environnement, résume Politico.

"L'UE peut absorber ce choc"

Tout ne se joue cependant pas dans l'hémicycle du Parlement. Les priorités politiques de l'Europe seront aussi guidées par les scrutins nationaux des Etats membres ces prochaines années. "Le Conseil européen [qui réunit les 27 dirigeants des Etats membres] pourrait compter trois ou quatre chefs de gouvernement issus de l'extrême droite, notamment les Pays-Bas, mais aussi la France si Marine Le Pen remporte l'élection présidentielle de 2027", relève Gilles Ivaldi. Un résultat qui changerait profondément l'équilibre de l'institution européenne.

Plusieurs chefs d'Etat eurosceptiques pourraient-ils s'allier avec le Hongrois Viktor Orban et gripper l'action européenne ? "L'UE peut absorber ce choc, tout dépendra de sa force", répond le chercheur. Selon lui, "l'expérience montre que la plupart du temps, la realpolitik s'impose aux leaders eurosceptiques". Aux Pays-Bas, l'accord de gouvernement signé par Geert Wilders avec la droite promet par exemple un soutien indéfectible à l'Ukraine, alors que le populiste avait fait campagne contre. Sabine Volk le confirme : "L'histoire nous apprend que l'UE ressort généralement plus intégrée des crises, mais cette fois la menace vient de l'intérieur. Je crois que l'intégration continuera, mais la question est : à quelle vitesse et sous quelle forme ?"

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