Elections européennes : pourquoi les sondeurs se sont-ils (en partie) trompés ?

Le scrutin de dimanche a réservé quelques surprises aux instituts de sondage : percée des écologistes, déroute des Républicains et forte hausse de la participation. 

Un bureau de vote dans le 11e arrondissement de Paris, le 26 mai 2019, lors des élections européennes.
Un bureau de vote dans le 11e arrondissement de Paris, le 26 mai 2019, lors des élections européennes. (DENIS MEYER / HANS LUCAS / AFP)

"Premier naufrage : celui des sondeurs", a estimé Jean-Luc Mélenchon sur Twitter, dimanche 26 mai, au moment où les premiers chiffres de la participation indiquaient une mobilisation des Français plus forte que prévu (50,12% de participation) pour les élections européennes. Dans les commentaires du live de franceinfo, de nombreux internautes ont également questionné les différences entre les divers sondages et les résultats, que ce soit sur la percée d'EELV (13,47%) ou sur l'effondrement des Républicains (8,48%).

Il faut rappeler qu'un sondage n'est jamais une prédiction, mais une photographie de l'opinion à un instant donné. Cela n'empêche pas de s'interroger sur les erreurs ou les imprécisions des instituts. Nous avons recueilli leurs explications.

Une abstention par nature difficile à mesurer 

Les sondeurs n'ont pas toujours un métier facile. "La participation est toujours un des points les plus difficiles à mesurer, notamment en raison d'une forme de convenance. On a tendance à dire qu'on va voter pour donner une bonne image de soi", explique Jean-Daniel Lévy, directeur du département politique et opinion d'Harris Interactive. Il faut ajouter que les élections européennes elles-mêmes sont compliquées à analyser pour les instituts de sondage. "C'est une élection dans laquelle on rentre tardivement et qui paraît lointaine", indique Bruno Jeanbart, le directeur général adjoint de l'institut OpinionWay. 

Stéphane Zumsteeg, directeur du département politique-opinions chez Ipsos, admet que son institut a sous-estimé le taux de participation, même si une "dynamique" avait été repérée. "Dans notre dernière enquête publiée vendredi soir, on donnait 47% de participation. Ça a fini à 50%, ce qui prouve bien que les gens ont continué à se mobiliser durant le week-end", argue-t-il sur franceinfo"On a bien mesuré le réveil tardif de la participation, mais comme on ne peut pas faire d'enquêtes les derniers jours, on n'a pas pu mesurer la fin de cette hausse", ajoute Bruno Jeanbart.

Avec trois débats la dernière semaine, la campagne des européennes a connu une accélération dans les derniers jours qui semble avoir mobilisé les Français. "Le sursaut de la participation correspond à la dramaturgie de cette fin de campagne avec, notamment, l'entrée d'Emmanuel Macron dans l'arène", confirme Jean-Daniel Lévy. Mais la dynamique en faveur de la participation n'a pas toujours été relevée par les médias, selon Emmanuel Rivière. "Vous avez aussi des phénomènes de biais de perception. C'est tellement un poncif de dire que les gens ne vont pas voter pour les européennes qu'on reste là-dessus", estime le directeur de Kantar Public France.  

Un électorat volatil à gauche

La liste EELV a surpris tout le monde en obtenant dimanche 13,47% des voix. "On a sous-estimé le score de Yannick Jadot. On le mettait à 9,5%, soit quatre points de moins. Ce sont des choses que l'on n'a pas vues", reconnaît Stéphane Zumsteeg, qui admet "un problème d'évaluation". Pour le comprendre, Jean-Daniel Lévy tient à rappeler la volatilité de l'électorat de gauche : "C'est un électorat qui a hésité jusqu'au dernier moment. L'électorat d'EELV s'est décidé le dernier jour à hauteur de 55%, contre 38% en moyenne pour l'ensemble des électeurs."

La sous-estimation du vote écologiste est à mettre en rapport avec la hausse de la participation observée en fin de campagne, selon Bruno Jeanbart. "Une hausse de la participation amène un autre type d'électorat, et il est possible qu'il s'agisse d'électeurs plus jeunes avec une propension à voter pour les écologistes", avance le sondeur. Par ailleurs, ces jeunes ont parfois tendance à passer sous les radars des instituts de sondage. "Ils répondent un peu moins facilement aux enquêtes par internet", admet Jean-Daniel Lévy. Les instituts ont par conséquent matière à réfléchir sur ce qui reste à améliorer. "Il va falloir déterminer si c'est un problème de quotas, de méthode de recueil, de questions que l'on pose…" ajoute Jean-Daniel Lévy.

Un "vrai problème" avec l'électorat Fillon

"Sur le score des Républicains, il y a un raté", estime sans détour Emmanuel Rivière. Crédité d'environ 13% dans les sondages, le parti de Laurent Wauquiez est tombé à 8,48%, le pire résultat national de la droite sous la Ve République. Pour constituer leur échantillon, les sondeurs demandent aux personnes interrogées leurs précédents votes, mais cette méthode présente parfois des limites. "La méthodologie fonctionne sur des mécanismes de reproduction de comportements électoraux, détaille le directeur de Kantar Public France. Et on a un vrai problème depuis 2017 avec l'électorat Fillon. Ce sont des électeurs qui nous manquent dans les échantillons. Il y a deux hypothèses : soit l'échantillon n'est pas assez représentatif et les sondeurs doivent redresser, soit certains électeurs occultent leur vote passé."

Avant pondération, LR était à 10% dans nos enquêtes et avec la pondération, le parti montait à 13%.Bruno Jeanbart, directeur général adjoint de l'institut OpinionWayà franceinfo

En clair, les sondeurs ont du mal à retrouver les électeurs de l'ancien Premier ministre dans leurs échantillons, et procèdent donc à un redressement. "Cette pondération liée aux votes passés est indispensable pour corriger certains biais comme la sous-déclaration du vote FN. Mais c'est une méthode conservatrice qui part de l'idée que le rapport de forces n'a pas changé, ajoute Bruno Jeanbart. Quand un parti comme LR s'effondre, la pondération sur le vote passé tend ainsi à limiter l'effondrement dans les sondages."

Pour le directeur d'OpinionWay, ces européennes sont l'occasion de faire un rappel concernant les enquêtes d'opinion : "Il faut accepter les incertitudes et rappeler qu'on est là pour donner les grandes tendances et non pour prévoir l'élection au point près." De son côté, Jean-Daniel Lévy rappelle que tout n'est pas à jeter : "Cela fait de nombreuses semaines que le RN arrive devant LREM dans nos sondages. La photographie est quand même assez précise, y compris pour le vote Hamon, l'émergence d'un vote pour le Parti animaliste ou le faible score de l'Alliance jaune… Honnêtement, on avait les tendances, on avait toutes les clés, mais on n'avait juste pas le bout de l'histoire."