Dissolution de l'Assemblée : le Rassemblement national est-il aux portes du pouvoir après son score record aux européennes ?

Article rédigé par Clément Parrot
France Télévisions
Publié Mis à jour
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Jordan Bardella a terminé en tête des élections européennes avec 31,5% des voix et se tourne désormais vers les élections législatives, le 9 juin 2024. (FRANCEINFO)
Avec 31,5% des voix, selon notre estimation Ipsos, le RN de Jordan Bardella et Marine Le Pen sort largement vainqueur de ces élections européennes en France. Avec l'annonce d'une dissolution par Emmanuel Macron, l'extrême droite se rapproche du pouvoir.

"Nous sommes prêts à exercer le pouvoir si les Français nous font confiance", a réagi Marine Le Pen après qu'Emmanuel Macron a pris la décision de dissoudre l'Assemblée, dimanche 9 juin. Le très bon score obtenu par le Rassemblement national lors des élections européennes a poussé le président de la République à réagir. Avec 31,37% des voix, selon les résultats définitifs publiés lundi matin par le ministère de l'Intérieur, la liste de Jordan Bardella réalise un score historique et sa meilleure performance depuis les toutes premières élections européennes de 1979. Il pulvérise ainsi son score de 8 points par rapport aux élections de 2019, où il avait obtenu 23,34%.

L'extrême droite dans son ensemble réalise une forte poussée : avec la liste Reconquête menée par Marion Maréchal (5,47%), elle atteint même près de 37% des suffrages exprimés. En annonçant une dissolution, Emmanuel Macron semble avoir répondu favorablement à la demande répétée de Jordan Bardella durant cette campagne. "L'écart inédit entre la majorité présidentielle et le premier parti d'opposition traduit ce soir un désaveu cinglant et un rejet clair de la politique conduite par Emmanuel Macron et son gouvernement", avait lancé la tête de liste du RN à l'annonce des résultats, en réclamant des élections législatives anticipées.

"Le président de la République ne peut rester sourd au message envoyé ce soir par les Français."

Jordan Bardella

président du Rassemblement national

"Un vent d'espérance s'est levé sur la France et il ne fait que commencer", a également assuré Jordan Bardella devant ses partisans en liesse. Après avoir tout fait pour nationaliser ces européennes en les présentant comme "un scrutin de mi-mandat" visant à sanctionner l'exécutif, le Rassemblement national est parvenu dans cette campagne à agréger les votes de colère face à l'usure d'un pouvoir macroniste. Le parti d'extrême droite va désormais chercher à capitaliser sur ce résultat en vue des législatives anticipées les dimanches 30 juin et 7 juillet.

Vers un vivier de députés élargi ?

Le Rassemblement national est-il pour autant en mesure de s'installer à Matignon dès cet été ? "Rien n'est acquis, on a affaire à deux scrutins différents. Ce ne sont pas les mêmes enjeux, pas les mêmes modalités de vote", observe le politologue Jean-Yves Camus. Fini le scrutin à la proportionnelle prévu pour les européennes : avec les législatives, les candidats RN vont devoir en passer par un scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Un mode de vote a été longtemps défavorable au parti à la flamme, mais en 2022, avec la disparition du "front républicain", le RN a envoyé 89 députés au Palais-Bourbon, contre huit auparavant. 

Les dernières enquêtes électorales sur d'éventuelles législatives anticipées montrent une réelle poussée de l'extrême droite, qui permet au RN de nourrir quelques espoirs. "Il y a une réelle dynamique", analyse Jean-Yves Camus, qui pointe du doigt la désertion d'une partie de l'électorat des Républicains, qui s'est une nouvelle fois tournée vers le RN ou vers la majorité présidentielle. "On est l'un des rares pays en Europe où la droite conservatrice est à ce point marginalisé", note le politologue.

"Je ne vois pas le RN avoir une majorité. Par contre, ils peuvent empêcher Macron de gouverner et bloquer le système."

Jean-Yves Camus, politologue

à franceinfo

L'expert de la politique estime que le RN a toutes les chances d'augmenter dans un premier temps son vivier de députés. "Cela va accréditer leur récit : bientôt, ils vont prendre le pouvoir. L'objectif restera la présidentielle..."

La dédiabolisation toujours en marche

Le RN pourrait mettre en avant la figure de Jordan Bardella pour Matignon, Marine Le Pen préférant "se concentrer sur l'Elysée", estime Jean-Yves Camus. Le président du parti, âgé de 28 ans, va donc pouvoir capitaliser sur sa campagne réussie aux européennes, où il s'est appuyé sur sa bonne popularité, notamment auprès des jeunes, assumant une "stratégie du selfie", des bains de foule et une communication tournée vers le numérique. Pour convaincre, ils vont pouvoir s'appuyer sur leurs 89 députés sortants pour essayer d'achever leur stratégie de notabilisation, de dédiabolisation et de crédibilisation.

"Il y a toujours cette idée que le RN est un parti essentiellement protestataire, et qu'il aura du mal à faire campagne sur un programme de gouvernement, sans être dans le flou et dans la contradiction. Mais j'ai tendance à penser que cet argument ne fonctionne plus", détaille Jean-Yves Camus. Pendant la campagne, la majorité et la gauche n'ont eu de cesse d'attaquer les positions du RN, jugées inconstantes ou irréalistes ."Jordan Bardella ment aux Français !" a par exemple affirmé Valérie Hayer. "Tout dans leur programme dit qu'ils sont encore les tenants d'un Frexit en pièces détachées."

Le think tank Le Cercle des économistes a également jugé le programme économique du RN dans le magazine Challenges, le qualifiant d'"irréaliste, inefficace et fallacieux". Des arguments qui n'ont pas fait bouger les intentions de vote pour Jordan Bardella, tout comme les attaques sur le manque de travail du candidat au RN au Parlement européen.  

Un pari très risqué d'Emmanuel Macron

Est-ce cette incapacité à trouver des angles d'attaque efficaces contre le RN qui a poussé le chef de l'Etat à prendre une décision aussi radicale ? Emmanuel Macron, qui s'était engagé à faire baisser les votes pour les extrêmes, a pour "obsession de ne pas rester dans l'histoire comme le président qui laisserait les clefs de l'Elysée à Marine Le Pen", rappelle Jean-Yves Camus.

"Il a peut-être en tête cette hypothèse où le RN l'emporterait aux législatives et où ce parti ferait preuve de son incapacité à gouverner dans une cohabitaion impossible."

Jean-Yves Camus, politologue

à franceinfo

En cas d'obtention d'une majorité à l'Assemblée, le RN "ne pourrait plus se prévaloir de cette virginité politique de n'avoir jamais été aux affaires", ajoute Jean-Yves Camus. "Mais c'est un pari risqué, car en cas de cohabitation difficile, ce n'est jamais totalement la faute de ceux qui sont majoritaires aux législatives."

Avant cette annonce surprise, Marine Le Pen apparaissait, sondage après sondage, comme possible gagnante de l'élection présidentielle de 2027. Elle avait déjà annoncé former un "ticket" avec Jordan Bardella. Quelle que soit l'issue des législatives à venir, le RN va devoir désormais éviter les pièges, à commencer par le procès des assistants parlementaires du FN au Parlement européen qui doit se dérouler à partir du 30 septembre prochain.

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