Elections régionales en Auvergne-Rhône-Alpes : Laurent Wauquiez, le roi de la com qui veut garder sa couronne

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Laurent Wauquiez, président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, le 16 novembre 2020. (MAXPPP)

L'ancien patron des Républicains a multiplié les publicités pour faire connaître sa nouvelle collectivité, quitte à irriter ses opposants, qui dénoncent un mélange des genres au service de sa réélection.

Entre la Maurienne et la combe de Savoie, Laurent Wauquiez file à toute vitesse en direction du village d'Aiton. Le président-candidat de la région Auvergne-Rhône-Alpes (Aura) est en plein marathon électoral, montre de course vissée au poignet. Ce jeudi 3 juin, les conditions météorologiques et politiques sont au beau fixe. Le bleu clair domine la vallée et les sondages pour les élections régionales. A l'entrée de la commune, la couleur fétiche de l'éphémère président du parti Les Républicains (LR) s'affiche de nouveau sur un panneau flambant neuf : "La région aide ses communes", peut-on lire sous le logo de la puissante collectivité.

En quelques années, ces panneaux bleus ont fleuri un peu partout à l'entrée des villes et villages de la région. Combien sont-ils ? Des centaines, assurément, des milliers, peut-être… La région n'a pas souhaité nous fournir ce chiffre, malgré nos nombreuses relances. Le sujet est sensible ici. "Vous savez quel est le surnom de Laurent Wauquiez ? souffle un élu de gauche. Le seigneur des panneaux." Réponse mi-amusée, mi-agacée du principal intéressé : "On les assume totalement. Je n'ai aucun état d'âme à ce qu'on explique aux gens à quoi sert leur argent." 

Un panneau régional à l'entrée d'une commune de Haute-Loire, le 1er juin 2021. (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

La polémique sur ces panneaux pourrait prêter à sourire, mais elle n'a rien d'anecdotique : elle matérialise le clivage créé par Laurent Wauquiez. D'un côté, ses soutiens y voient le symbole de la puissance et des investissements de la deuxième région la plus peuplée et la plus riche de France. De l'autre, ses adversaires conspuent des dépenses inutiles et démesurées au service d'une ambition politique personnelle. Et ce n'est pas la seule opération de communication à faire grincer des dents depuis l'arrivée de la droite aux manettes.

"Il a passé six ans sur les routes"

Pour comprendre cette stratégie, il faut remonter en décembre 2015, date à laquelle Laurent Wauquiez prend la tête de la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes née de deux collectivités jusqu'alors dirigées par la gauche. L'ancien ministre de Nicolas Sarkozy, maire du Puy-en-Velay et député de Haute-Loire dirige alors une région de près de 8 millions d'habitants et dotée d'un budget d'environ 3 milliards d'euros.

Laurent Wauquiez a alors un objectif : faire rentrer, à tout prix, cette nouvelle collectivité dans le quotidien des habitants, du Massif central aux Alpes en passant par la vallée du Rhône. "Il a passé six ans sur les routes. Il a fait la région en long, en large et en travers, assure un de ses proches, pas vraiment amateur de road-trip. Franchement, c'est affreux, vous êtes en bagnole toute la journée. Il peut faire Annecy le matin et enchaîner avec Aurillac !"

"J'ai dit à Laurent : 'Comment veux-tu que je donne le goût des études à mes enfants ? Tu es bardé de diplômes et ton job c'est de bouffer du bitume.'"

Un élu de droite

à franceinfo

Il faut dire que le territoire est vaste. "La région, c'est la taille du Danemark et la population de la Suisse", rappelle l'élu LR Etienne Blanc, ancien premier vice-président du conseil régional, délégué aux finances.

La région la mieux gérée de France ?

A peine en place, Laurent Wauquiez s'attelle aussi à la fusion des deux collectivités. Une opération particulièrement sensible concernant les postes déjà en place à Lyon et à Clermont-Ferrand. "On a réorganisé complètement la région, avec la suppression de tous les doublons, et ça nous a permis de faire des économies substantielles", se félicite Etienne Blanc. La Cour des comptes estime en effet que les dépenses de personnel ont diminué de 1,1% et les dépenses de fonctionnement de 5,9 % en 2016 dans cette collectivité, selon un rapport rendu en 2017. Un bon bilan financier que Laurent Wauquiez ne va pas tarder à transformer en vaste opération de communication.

"Auvergne-Rhône-Alpes, la région la mieux gérée de France." Le slogan est répété en pleine page dans des encarts publicitaires diffusés dans le métro et la presse en 2018. Seul hic : il s'agit d'une interprétation contestée de la région, car la Cour des comptes ne fait jamais de classements de ce genre, confirme l'institution au MondeL'opposition monte alors au créneau contre cette publicité jugée mensongère. "Il affiche facialement des dépenses de fonctionnement qui ont baissé, mais c'est au prix de services qui n'existent plus", affirme le député socialiste d'Ardèche et ancien conseiller régional Hervé Saulignac.

Une publicité de la région Auvergne-Rhône-Alpes. (REGION AUVERGNE-RHONE-ALPES)

Alors, que se cache-t-il derrière l'amélioration des "principaux indicateurs financiers" de la région, saluée également par la Chambre régionale des comptes dans un rapport rendu en 2019 ? "Ces économies sont concentrées sur la formation professionnelle et l'apprentissage", note le même rapport. "Les premières victimes des choix politiques de Laurent Wauquiez, ce sont les chômeurs", critique Jean-François Debat, maire socialiste de Bourg-en-Bresse. Le conseiller régional d'opposition s'insurge contre la diminution des stages et des subventions. "La formation professionnelle pour envoyer des personnes dans des voies de garage, on n'en veut plus, rétorque de son côté Nicolas Daragon, maire LR de Valence et vice-président du conseil régional. Le résultat est que le financement de la région est plus efficace maintenant."

"Il a arrosé tout le monde ici"

C'est d'ailleurs le leitmotiv de la nouvelle équipe régionale : l'efficacité (et la visibilité) des financements régionaux. Laurent Wauquiez veut un échange direct avec les élus locaux. Alors, quand il vient à leur rencontre, comme ce jeudi 3 juin à Lépin-le-Lac (Savoie), un jeune conseiller note toutes les doléances de ces derniers sur son téléphone pour ne rien oublier. Les demandes de subventions des communes ont aussi été simplifiées au maximum. "Ils ont une réactivité redoutable", se félicite le maire du village, Serge Grollier, devant une chaussée en travaux. A cet endroit, un abribus va bientôt voir le jour, financé par la région… en échange de visibilité. "Bien sûr, il sera aux couleurs de la région, lance le premier édile. Le drapeau tricolore, c'est la France. Le bleu clair, on sait que c'est la région Aura."

Laurent Wauquiez, le 3 juin 2021 à Lépin-le-Lac (Savoie). (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

Serge Grollier n'est pas le seul à être ravi de ces financements à tour de bras. "Laurent Wauquiez, c'est une manne pour nous", se félicite la maire d'une petite ville de Haute-Loire. "La région est toujours là quand on demande des subventions, on est choyés", explique-t-elle, en évoquant les terrains de tennis couverts financés grâce à la région. Autant dire qu'elle n'a pas hésité longtemps au moment de signer l'appel des 1 500 maires pour soutenir la réélection du président à la tête de la région.

Cette simplification des subventions directes a pourtant des effets pervers, selon l'opposition. "Laurent Wauquiez a supprimé tous les critères d'attribution de subvention, donc un même projet peut avoir des niveaux d'aides très différents de manière discrétionnaire", note son volubile opposant, Jean-François Debat. Une autre élue de Haute-Loire se veut plus directe : "Il a arrosé tout le monde ici, on se croirait encore au temps de la féodalité." En moyenne, les habitants de Haute-Loire, le fief politique de Laurent Wauquiez, ont touché 125,60 euros de subventions de la région, selon le calcul de Mediapart (article réservé aux abonnés). C'est cinq fois plus que la moyenne des départements.

Pas de panneau, pas de subvention

Ces importantes subventions de la région aux communes ne sont pas sans contrepartie. Un système très précis "d'obligations d'information et de communication" a été mis en place par la collectivité. C'est là que nous retrouvons les célèbres panneaux bleus. Toute commune ayant perçu une subvention de plus de 3 600 euros de la région a l'obligation de planter ce panneau de manière définitive à l'entrée de la ville. Et la règle est stricte. "Le bénéficiaire devra justifier du respect de cette obligation, la Région se réservant le droit de le contrôler en cours de projet ou a posteriori", préviennent les services régionaux. Comprenez : pas de panneau, pas de subvention.

Une règle de bon sens pour la majorité. "L'Europe exige des panneaux. L'Etat exige des panneaux… La région était la seule à ne pas avoir cette exigence", assure Nicolas Daragon. Et même ceux, dans la majorité, qui trouvaient cette signalisation inesthétique se sont ralliés à la cause. "Ces panneaux bleus, au début, je trouvais ça horrible, avoue une figure de la droite. Mais ma réserve était sûrement une erreur parce que ça permet de montrer que la région est présente." Un proche de Wauquiez est plus cash : "Avec cette communication, on dit aux gens : 'Regardez, votre fric, il est là, il sert à ça'."

Face à cette stratégie, les élus d'opposition enragent. "Vous imaginez si on mettait des panneaux de toutes les institutions qui nous aident à l'entrée du village ?" s'agace Cécile Gallien, maire de Vorey (Haute-Loire) et candidate LREM aux régionales. "Si tout le monde faisait ça, on vivrait sous les panneaux !" renchérit Fabrice Farison, candidat socialiste aux élections régionales.

"Il a fait de la région le pays des Schtroumpfs avec des panneaux bleus partout."

Bruno Bonnell, candidat LREM aux régionales

au magazine "Lyon Capitale"

Certains ont même décidé de traîner la région en justice pour contrer ces panneaux bleus. C'est le cas d'Olga Givernet, présidente du groupe LREM à la région. La députée de l'Ain a déposé une requête au tribunal administratif pour faire enlever cette signalétique de certaines communes. "On considère que c'est de la publicité, et elle est interdite dans les parcs régionaux", explique-t-elle. L'affaire est toujours en cours.

Passion bleu lagon

Au delà du débat sur la forme et la couleur de ces panneaux, l'opposition pointe du doigt la confusion de ces opérations de communication à répétition. "Qui est Laurent Wauquiez et qui est le président de région ?" s'interroge Celline Gacon, candidate EELV aux régionales, en désignant les affiches bleu ciel de Laurent Wauquiez pour l'élection. "Il y a un flou, il reprend le code couleur de la région, tout est fait pour sa réélection." Son équipe nuance en prenant l'exemple d'Emmanuel Macron. "Sur le site de l'Elysée, il y a un mug à l'effigie du président à 25 euros… Là, ce n'est pas la photo de Laurent Wauquiez qu'on met à l'entrée de la commune, c'est la région", argue Nicolas Daragon.

Laurent Wauquiez, le 3 juin 2021 à Aiton (Savoie). (ROBIN PRUDENT / FRANCEINFO)

Pas de quoi convaincre les élus d'oppostion, qui tiennent le décompte des campagnes de publicité régionales, des SMS signés Laurent Wauquiez à destination des lycéens au flocage du logo bleu lagon sur les habits de travail des apprentis. "Laurent Wauquiez a détourné la communication institutionnelle en propagande électorale", s'insurge Olga Givernet. "La région a vraiment été mise au service d'un seul homme", renchérit Jean-François Debat.

"Je comprends que ça fasse grincer des dents. Mais vous avez vu à quelle vitesse les gens ont associé la région à Laurent Wauquiez ?" se félicite un proche. Mieux encore : "Les Français connaissent le nom du président de la République, le nom du maire… eh bien en Auvergne-Rhône-Alpes, ils connaissent aussi le nom du président de région", estime son ancien vice-président Etienne Blanc.

"Il est passé de président du conseil régional à président de région."

Brice Hortefeux, ancien vice-président du conseil régional

à franceinfo

En visite dans une ferme de Savoie, Laurent Wauquiez affiche un large sourire devant le buffet de spécialités locales et écarte toute critique sur ses opérations de communication. "Vous remarquerez que personne ne m'a posé la question", lance-t-il, avant de remettre son masque… bleu clair, évidemment.

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