Bataille des postes, coups de poker, président fantôme... La folle nuit de l'Assemblée nationale en quatre actes

Le groupe des Constructifs a "piqué" le poste de questeur au groupe Les Républicains, contrairement à la tradition de l'Assemblée, déclenchant une énorme pagaille dès le deuxième jour de la législature.

Le président du groupe La France insoumise à l\'Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon, le 28 juin 2017.
Le président du groupe La France insoumise à l'Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon, le 28 juin 2017. (GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)

Coups bas, polémiques et prises de paroles insurgées : les nombreux députés nouvellement élus ont bénéficié d'un apprentissage très particulier dès leur deuxième séance dans l'Hémicycle, qui s'est terminée tard dans la nuit, mercredi 28 juin. L'Assemblée nationale devait élire son bureau : les six vice-présidents, les 12 secrétaires et les trois questeurs, chargés de gérer son budget. Une séance qui relève normalement de la pure formalité. En 2012, elle avait duré cinq minutes. A 15 heures, mercredi, les députés ne se doutaient donc pas qu'ils quitteraient l'Hémicycle... à 0h35.

Tout est parti d'un coup de poker du groupe des Constructifs de droite (prêts à travailler avec Emmanuel Macron), qui ont récupéré un poste de questeur que la tradition de l'Assemblée nationale réserve en général au plus grand groupe d'opposition, donc aux Républicains. Ce qui a déclenché un boycott, une suspension de séance interminable et de nombreux coups de gueule. Récit en actes de cette folle soirée.

Acte 1 : les Constructifs piquent un poste aux Républicains 

C'est une candidature surprise qui a mis le feu aux poudres. La séance a débuté par l'élection des trois questeurs. Depuis 1973, la tradition veut que deux soient issus de la majorité et un de l'opposition, et les présidents de groupe se mettent d'accord, en amont, pour que seuls trois candidats soient présentés. Mais mercredi, outre les deux candidats de La République en marche et le Républicain Eric Ciotti, Thierry Solère, élu LR mais membre du groupe des Constructifs, se présente.

Les Républicains comptent 100 membres, ce qui en fait le principal groupe d'opposition, mais les Constructifs, trois fois moins nombreux, raflent les voix des macronistes : Thierry Solère est largement élu, avec 306 voix contre 146 pour Eric Ciotti.

Christian Jacob, le président du groupe Les Républicains, s'insurge. Pour lui, non seulement l'Assemblée vient de rompre avec la tradition, mais elle a également choisi "trois questeurs totalement acquis au gouvernement". La position des Constructifs est au cœur du débat : ils sont officiellement inscrits comme un groupe d'opposition mais, pour Christian Jacob, ils soutiennent la majorité, étant notamment prêts à voter la confiance au Premier ministre, Edouard Philippe. "Il n'y a plus de contrôle budgétaire dans cette maison", s'emporte le chef de file des Républicains.

Son homologue chez les Constructifs, Franck Riester, se défend à la tribune : "La candidature du groupe Les Constructifs a vocation, au contraire, à faire en sorte que les droits de l'opposition soient respectés. Cette questure sera celle de tous les groupes de l'opposition."

Acte 2 : Les Républicains boycottent le bureau de l'Assemblée

Après l'élection des questeurs, Christian Jacob demande une suspension de la séance et une réunion des présidents de groupe, mais aucun accord n'est trouvé. A son retour, il annonce donc que les députés Les Républicains refusent de siéger au bureau de l'Assemblée en signe de protestation contre ce qu'il qualifie de "déni de démocratie"

Acte 3 : un président de l'Assemblée porté disparu

Le coup d'éclat des Républicains entraîne une autre suspension de séance, à 19h45, pour définir comment élire un bureau sans Les Républicains, qui auraient dû y occuper deux places si l'on suit la tradition de l'Assemblée. Mais la suspension, qui devait durer environ une demi-heure, se prolonge sans explication, laissant les députés perplexes.

Acte 4 : la majorité s'arroge tous les postes de vice-président

Les débats reprennent finalement trois heures plus tard, vers 22h30. En l'absence d'accord sur un retour des Républicains, La République en marche décide de présenter cinq candidats à la vice-présidence, et son allié du MoDem un, contrairement à ce qu'annonçait le président du groupe LREM Richard Ferrand quelques heures plus tôt. La manœuvre assure à la majorité de remporter tous les postes.

Tollé dans l'Assemblée. L'opposition s'insurge, et le député Les Constructifs Yves Jégo menace de déposer un recours. Pour détendre l'atmosphère, l'indépendant Jean Lassalle affirme avoir trouvé "une solution" et présente sa candidature sous les rires des députés. 

Richard Ferrand intervient alors pour défendre la démarche de la majorité, et critiquer la "bouderie" des Républicains, qu'il accuse de blocage. Il promet que l'hégémonie de LREM et du MoDem n'est qu'une solution temporaire pour que l'Assemblée dispose d'un bureau en état de marche : "Dès que Les Républicains voudront reprendre leurs responsabilités, les candidats élus céderont la place."

Pendant ce temps, Les Républicains et les Constructifs continuent de s'écharper. Christian Jacob demande à ce que "les droits de l'opposition soient respectés", qualifiant le nouveau questeur des Constructifs, Thierry Solère, de "faux opposant". Ce à quoi Franck Riester, président du groupe en question, réplique : "De quel droit, monsieur Jacob, êtes-vous le seul à pouvoir décider de l'appartenance à l'opposition ou à la majorité d'un groupe politique ?La séance se termine par un coup de gueule d'un vétéran de l'Assemblée André Chassaigne, président du groupe communiste, "époustouflé" par la teneur des débats.

Il ne reste que le vote, au terme duquel, sans surprise, les cinq candidats La République en marche et le candidat MoDem sont élus vice-présidents de l'Assemblée. Il est alors 0h30.