Manifestation des cheminots : pourquoi les syndicats s'inquiètent du climat social à la SNCF

Ils dénoncent notamment un taux de suicide particulièrement important au sein de l'entreprise, qui rappelle pour certains la situation passée de France Télécom. Un défilé est prévu mardi à Paris.

Des agents de la SNCF sur le quai de la gare de Mouchard (Jura), le 12 mars 2018.
Des agents de la SNCF sur le quai de la gare de Mouchard (Jura), le 12 mars 2018. (MAXPPP)

"La situation sociale est alarmante", affirment les syndicats. Quatre d'entre eux – la CGT-Cheminots, l'Unsa ferroviaire, SUD Rail et la CFDT Cheminots – ont appelé les employés de la SNCF à une manifestation à Paris, mardi 4 juin, leur premier rassemblement commun depuis la longue grève "perlée" contre la réforme de l'entreprise qui avait pris fin en juin 2018. Aucun appel national à la grève n'a été lancé, mais quelques perturbations sont attendues localement.

Ce sont les conséquences de cette réforme qu'ils dénoncent aujourd'hui : alors que se profile la fin des embauches au statut de cheminot et la transformation de la SNCF en plusieurs sociétés anonymes, ils expliquent que les employés "souffrent" d'une situation d'incertitude et d'inquiétude. Franceinfo détaille les points qui les préoccupent.

L'échéance de réformes qui approche

Si les syndicats de la SNCF reprennent la mobilisation maintenant, c'est en partie pour une question de calendrier. Certains des points importants de la réforme de l'entreprise, adoptée en juin 2018, entreront en vigueur dans les mois à venir. Ainsi, c'est le 1er janvier 2020 que les nouvelles recrues cesseront d'être embauchées au statut de cheminot et que le groupe sera transformé en plusieurs sociétés anonymes. Les régions pourront organiser des appels d'offres pour l'ouverture à la concurrence à partir de décembre.

La pression monte d'autant plus, à l'approche de ces dates, que les syndicats ont le sentiment que le discours a changé depuis l'été dernier. En octobre, déjà, les syndicats avaient accusé la SNCF et le gouvernement d'avoir "menti" aux cheminots au sujet de ceux déjà dans l'entreprise, qui avaient obtenu l'engagement de conserver leur statut : le PDG Guillaume Pepy avait finalement expliqué que certaines règles seraient retouchées, concernant l'avancement notamment. "Entre les promesses d'il y a un an et les faits d'aujourd'hui, on s'aperçoit qu'il y a un grand écart", résumait Erik Meyer, secrétaire fédéral de SUD Rail, sur franceinfo mardi.

En avril, les organisations syndicales ont également dénoncé le manque d'avancées sur la définition du nouveau "pacte social", qui définira le statut des futurs embauchés, craignant que l'échec des négociations débouche sur des règles imposées par le gouvernement.

Un réseau qui se réduit et des lignes menacées

A l'approche de l'ouverture à la concurrence, la SNCF réduit la voilure. Dans leur communiqué commun, les quatre syndicats dénoncent les "réorganisations permanentes" au sein de l'entreprise, entraînant "sans exception des suppressions de postes". "En neuf mois, on a supprimé 900 agents dans les gares et quasiment 150 gares sur 900 sont menacées", déplore ainsi Laurent Brun, secrétaire général de la CGT-Cheminots, sur franceinfo.

En décembre, la SNCF a annoncé son intention de supprimer 2 000 postes en 2019, c'est-à-dire autant que pour chacune des deux années précédentes. Et les regards se tournent notamment vers les lignes les moins fréquentées, alors qu'une expérimentation lancée en fin d'année dernière vise à confier la gestion de certaines petites gares aux agents de La Poste.

Un sentiment de pression sur les salariés

Dans ce contexte de changements et d'incertitudes, les cheminots "souffrent", affirment les syndicats. Certains n'aiment pas ce que la SNCF est en train de devenir et "cherchent à quitter l'entreprise parce qu'ils ne se retrouvent plus dans la vision qu'ils avaient du service public", affirmait lundi à franceinfo Didier Aubert, secrétaire général de la CFDT-Cheminots.

Mais le malaise gagne surtout des employés directement touchés par les transformations. Les métiers évoluent et de nombreux salariés sont appelés à changer d'affectation : dans Le MondeRoger Dillenseger, secrétaire général de l'Unsa Ferroviaire, affirme qu'ils sont jusqu'à 5 000 employés en attente d'un nouveau poste au sein des Espaces Initiatives Mobilité, sort de Pôle emploi interne à la SNCF. Au Parisien, ce même responsable syndical assure que "jamais la compagnie n'a incité autant les cheminots à quitter l'entreprise".

Fabien Villedieu, un syndicaliste de SUD-Rail, explique au quotidien que les sanctions internes se sont durcies : "Toutes les excuses sont bonnes. Ce qui était sanctionné par un avertissement, maintenant c'est la porte." Et même les cadres vivent cette pression : "En quatre mois, trois cadres dirigeants ont été virés. Du jamais-vu", affirme au Parisien le président adjoint du Syndicat national des cadres supérieurs de la SNCF, Jean Wieland. "L'encadrement est tétanisé".

Interrogé par Le Monde, le PDG du groupe, Guillaume Pepy, évoque, lui, une situation sociale "en réalité très contrastée" : "A SNCF Réseau ou dans les trains d'Ile-de-France, on embauche à tour de bras. De l'autre côté du spectre, dans les TER, qui sont soumis à des contraintes fortes de productivité, il peut y avoir du malaise".

Des inquiétudes sur les suicides de cheminots

Certains des syndicats qui appellent à manifester vont plus loin dans leur tableau de la souffrance au sein du groupe, en évoquant le suicide de certains employés. Cités par Le Monde, SUD-Rail évoque une vingtaine de cas depuis le début de l'année, et Laurent Brun, le secrétaire général de la CGT-Cheminots, affirme que "la direction [l']informe d'un suicide par semaine en moyenne". Ce qui, ramené à un an, représenterait le double de la moyenne nationale, rappelle le journal. Le lien entre ces suicides et l'emploi des personnes concernées continue, cependant, de faire débat. La SNCF indique que, depuis 2013, huit suicides ont été classés comme étant liés au travail par la commission concernée au sein du groupe, et aucun l'an dernier.

"A la SNCF, on a tous les ingrédients pour finir comme Orange", estime en tout cas Didier Aubert, secrétaire général de la CFDT-Cheminots, cité par Le Parisien. Il n'est pas le seul à faire le parallèle avec la vague de suicides au sein de l'opérateur téléphonique à la fin des années 2000. Un parallèle d'autant plus fort que se tient actuellement le procès des dirigeants de ce qui s'appelait encore France Télécom à l'époque.

La direction de la SNCF, elle, se dit "parfaitement lucide". Un "Observatoire de la transformation" entrera en fonction le 24 juin, pour veiller à l'"accompagnement individuel et collectif" des cheminots dans le cadre des transformations à venir.