"Je suis monté pour prendre une photo" : des "gilets jaunes" interpellés sur l'Arc de triomphe s'expliquent devant le tribunal

Trois jours après la violente manifestation parisienne de "gilets jaunes", les comparutions immédiates continuent. Plusieurs prévenus jugés mardi étaient aux abords du célèbre monument, place de l'Etoile à Paris, voire sur l'édifice lui-même.

Des \"gilets jaunes\", le 1er décembre 2018 devant l\'Arc de triomphe, à Paris.
Des "gilets jaunes", le 1er décembre 2018 devant l'Arc de triomphe, à Paris. (YANN CASTANIER / HANS LUCAS / AFP)

"Je voulais juste respirer un peu." Face à une salle d'audience bondée, composée de journalistes, de quelques curieux et d'une classe d'adolescents, Tristan, 30 ans, ouvrier agricole, tente d'expliquer, mardi 4 décembre, comment il s'est retrouvé au sommet de l'Arc de triomphe, trois jours auparavant. Samedi 1er décembre, il a quitté ses brebis laitières dans la Drôme pour rejoindre la capitale en covoiturage. Il a manifesté sur les Champs-Elysées, à l'appel des "gilets jaunes". Au cours de ce rassemblement émaillé de violences et de saccages, dont celui de l'Arc de triomphe, 412 personnes ont été interpellées. Selon le dernier bilan, 221 ont été déférées devant le parquet de Paris.

Tristan fait partie des 25 personnes jugées en comparution immédiate, mardi. La veille, 73 personnes avaient été renvoyées et, devant le tribunal, avaient défilé principalement des "gilets jaunes" pris la main dans le sac, avec une panoplie d'objets laissant penser qu'ils s'étaient préparés à en découdre avec les forces de l'ordre. Des primo-manifestants "bien insérés socialement" plutôt que des "casseurs", auteurs des plus gros dégâts. Mardi, si les infractions reprochées étaient un peu plus graves, les profils des personnes jugées étaient sensiblement les mêmes.

"C'était du judo, on s'est roulés par terre"

Vêtu d'une veste bleu marine ornée de bandes jaune fluo, dont le col remonte jusqu'à sa barbe blond vénitien, Tristan baisse les yeux pendant que le président du tribunal lit le rappel des faits. Titulaire d'un bac scientifique, il travaille pour deux patrons, gagne 1 200 euros par mois, paie 500 euros de charges. Il est en couple mais vit seul dans son F2. Son casier judiciaire est vierge. Contrôlé positivement au cannabis et à la cocaïne samedi, il reconnaît "fumer un à deux joints par jour".

Mais c'est pour avoir pénétré illégalement dans l'Arc de triomphe et porté des coups de poing et de tonfa – une sorte de matraque – contre un policier qu'il est jugé mardi. On lui reproche aussi d'avoir opposé une résistance et de s'être débattu au moment du menottage. "C'était du judo, on s'est roulés par terre", décrit le trentenaire, dont l'apparente timidité tranche avec les faits qui lui sont reprochés. L'enquête de personnalité le décrit d'ailleurs comme "peu loquace pendant l'entretien, mais sans réticence pour autant".

"Il a juste eu un réflexe stupide : s'enfuir"

Lorsque Tristan entre dans l'Arc de triomphe, la porte est déjà forcée et le monument, dévasté. Il y a beaucoup de gaz lacrymogènes en bas, il prend les escaliers pour y échapper. "Je suis monté tout en haut pour prendre une photo", se justifie-t-il également. A peine le temps d'observer la vue que le policier arrive. "Il m'a montré son tonfa, je m'en suis saisi pour qu'il ne me frappe pas avec", explique Tristan en levant le bras droit pour mimer le geste. Le policier affirme que l'ouvrier agricole l'a frappé, ce qui lui a valu deux jours d'incapacité totale de travail. Puis il tente de fuir. "J'ai couru autour du bâtiment." Un deuxième policier vient en renfort et parvient tant bien que mal à le menotter. 

La procureure demande au tribunal de le déclarer coupable et requiert un an d'emprisonnement avec interdiction de paraître à Paris pendant un an. "Il n'a pas de masque, n'a jamais fait de vraie manifestation", défend son avocate. Elle met en avant son profil de "gilet jaune" : "Il est de temps en temps sur le rond-point de Montélimar pour exprimer ses revendications." "Il a juste eu un réflexe stupide : s'enfuir", poursuit-elle. Elle propose la relaxe pour les violences, du sursis pour la rébellion. "Il est pacifique et n'a jamais été condamné", souligne-t-elle.

"Une condamnation pour l'exemple"

L'air penaud, Tristan marmonne qu'il a suivi le mouvement. Il n'ose pas regarder son père présent dans la salle. Il nie les coups, reconnaît la résistance à l'interpellation, dit qu'il regrette et a présenté des excuses en garde à vue. Il est d'accord pour effectuer des heures de travaux d'intérêt général, mais le tribunal le condamne finalement à six mois de prison, dont trois avec sursis. Les trois mois de prison ferme sont aménageables. Il écope aussi d'une interdiction de venir à Paris pendant six mois. Le premier policier, qui s'est porté partie civile, pourra recevoir une indemnité de 500 euros de dommages et intérêts. "C'est une condamnation pour l'exemple. On cherche à faire payer", a réagi son père auprès de franceinfo après le jugement.

Tristan n'est pas le seul à qui l'on reproche d'être monté sur l'Arc de triomphe. Un prévenu, jugé en comparution immédiate juste après lui, a aussi reconnu avoir grimpé sur le toit du monument. Il portait sur lui une médaille souvenir du lieu historique. "Je voulais avoir une vue d'ensemble. C'était un beau spectacle", lance à l'audience, d'une voix timide, ce prévenu, également jugé pour des dégradations sur une "pelleteuse rouge" et des jets de projectiles sur les forces de l'ordre. Les dégradations dans le monument font, elles, l'objet d'une enquête à part : le parquet de Paris a requis l'ouverture d'une information judiciaire. Les treize personnes soupçonnées d'avoir commis ces actes ont été présentées mardi à un juge d'instruction en vue d'une éventuelle mise en examen.