"Gilets jaunes" : y a-t-il eu des failles dans le dispositif de sécurité lors du 18e samedi de manifestation ?

Au sein de l'opposition de droite, beaucoup dénoncent un "laxisme sécuritaire" après le saccage d'une partie des Champs-Elysées, hier. Des policiers expliquent à franceinfo qu'ils ont eu pour consigne d'utiliser des cartouches de LBD moins puissantes, ce qui, selon eux, ne leur a pas permis de rivaliser avec les black blocs.

Un gendarme démantèle une barricade lors de la 18e journée de mobilisation des \"gilets jaunes\" à Paris, samedi 16 mars 2019. 
Un gendarme démantèle une barricade lors de la 18e journée de mobilisation des "gilets jaunes" à Paris, samedi 16 mars 2019.  (JONATHAN PHILIPPE LEVY / HANS LUCAS)

Un immeuble et des kiosques incendiés, le Fouquet's vandalisé, plusieurs enseignes pillées... Au lendemain de la 18e journée de mobilisation des "gilets jaunes", l'avenue des Champs-Elysées a des airs de zone de guerre. A plusieurs reprises, les forces de l'ordre ont été attaquées par des groupes très violents, qui les ont forcées à se replier, samedi 16 mars. Un fourgon de gendarmerie s'est ainsi retrouvé encerclé par des manifestants qui ont tenté de faire sortir le conducteur de force. 

Chez les forces de l'ordre, le réveil est amer. "On était ridicules", grince Yves Lefebvre, secrétaire général unité SGP Police à franceinfo. Même constat du côté de Philippe Capon : "Le bilan est catastrophique". Au sein de l'opposition, beaucoup s'insurgent contre l'exécutif, comme François-Xavier Bellamy, tête de liste Les Républicains aux européennes. Ce dernier estime qu'il faut "mettre fin à l'impuissance de l'Etat". Pourquoi les violences ont-elles dégénéré samedi 16 mars ? Franceinfo vous donne trois pistes de réponses. 

Les forces de l'ordre étaient-elles suffisamment informées ?   

Les forces de l'ordre s'y étaient préparées, mais l'ampleur des violences, samedi, les a prises de court. A la mi-journée, le ministère de l'Intérieur avait ainsi dénombré 1 500 casseurs dans la capitale. "Dès 11 heures du matin, on avait des jets de cocktails Molotov. Avant midi, on a eu davantage d'interpellations que les autres week-ends, par exemple", a indiqué Eddy Sid, porte-parole du syndicat Unité SGP Police-FO à Europe 1

C'était le grand rendez-vous de tous les casseurs de France. Ils sont tous montés à Paris faire le bordel.Philippe Capon, secrétaire général Unsa-Policeà franceinfo

Ils étaient donc non seulement plus nombreux que d'habitude, mais aussi très équipés, avec "des casques, masques de ski, masques à gaz et matériel dans le sac à dos", détaille David Le Bars, secrétaire général du syndicat des commissaires de la Police nationale sur RTL

Une raison évidente pour Yves Lefebvre, secrétaire général unité SGP Police de renforcer les contrôles de police dans les transports en commun et sur les routes. Ce qui n'a pas été fait, selon le syndicaliste.

Le maintien de l'ordre doit commencer avant les manifestations : il faut du contrôle sur les routes, dans les gares, le RER, en amont et en aval du périphérique.Yves Lefebvre, secrétaire général unité SGP Policeà franceinfo

Philippe Capon est plus partagé sur cette stratégie. Pour lui, les casseurs sont parfaitement renseignés et pourront toujours braver les dispositifs de fouilles. "Ils viennent repérer les lieux plusieurs jours avant et savent parfaitement comment contourner les contrôles", affirme-t-il à franceinfo. La solution selon lui aurait plutôt été de remettre des moyens dans les renseignements. "Depuis les attentats de 2015, on a tout misé sur l'antiterrorisme, mais il faut remettre des moyens sur la surveillance en ligne des groupuscules violents. S'il y a des appels à la haine sur les réseaux sociaux, ils devraient être condamnés systématiquement", réclame cet ancien CRS.

Quel était le dispositif mis en place ? 

Ce reproche semble unanime du côté des forces de l'ordre. Selon le ministère de l'Intérieur, 5 000 policiers étaient mobilisés samedi 16 mars, contre 8 000 le 8 décembre et 4 600 pour le 1er décembre, lorsque l'arc de Triomphe avait été saccagé. "Je ne remets pas en cause le volume des forces de l'ordre", affirme Yves Lefebvre, secrétaire général unité SGP Police. Le problème, selon lui, est d'avoir mobilisé l'ensemble du contingent des CRS sur la protection de l'Elysée et de la Place Beauvau.

Les CRS sont des professionnels du maintien de l'ordre. C'étaient eux qu'il fallait mobiliser en priorité sur les Champs-Elysées.Yves Lefebvre, secrétaire général unité SGP Policeà franceinfo

Philippe Capon, secrétaire général Unsa Police, partage cette analyse : "Il y avait 12 compagnies de CRS en statique autour de l'Elysée : c'est gâcher leurs compétences, s'agace-t-il. On a fait utiliser des canons à eau à des gendarmes qui ne sont pas forcément entraînés à ça. Là encore, c'étaient aux CRS de s'en charger."  

Autre exemple de dysfonctionnement selon lui : une centaine de fonctionnaires de la brigade anti-criminalité (BAC) étaient réquisitionnés à Bobigny et Créteil car certains renseignements faisaient état d'un risque de violences. "On les a laissés en stand-by alors qu'ils n'attendaient qu'une chose : être envoyés en renfort des collègues à Paris", s'agace le syndicaliste. 

Comment ont riposté les policiers ?

Si les canons à eau et les grenades lacrymogènes ont été largement utilisés, concernant les grenades de désencerclement et les lanceurs de balles de défense (LBD), l'équipement était différent des autres semaines. Les LBD étant de plus en plus contestés, leurs cartouches ont été modifiées. Elles "étaient moins puissantes et inefficaces", selon Stanislas Gaudon, d'Alliance police nationale. Face à des black blocs (des militants d'ultragauche) très équipés, le syndicaliste assure que ces cartouches de LBD ne faisaient pas le poids. Une stratégie assumée selon Philippe Capon : "La préfecture voulait moins de blessés mais, du coup, on a eu plus de casse."

D'autant que les consignes d'utilisation ont également été durcies : "On n'avait pas le droit de tirer à moins de 80 mètres. Les manifestants pissaient de rire quand ils voyaient les balles arriver", tempête Yves Lefebvre. Pas étonnant pour Philippe Capon que l'on cherche à minimiser l'utilisation des LBD : "La responsabilité des collègues tireurs est mise en cause à chaque fois. Cela devient très compliqué d'utiliser ce matériel."