Cinq questions sur la gratuité des transports en commun

La maire de Lille, Martine Aubry, souhaite instaurer la gratuité des transports en commun pour certains usagers de la métropole d'ici 2020. Une vingtaine de villes françaises, plus petites, ont déjà tenté l'expérience.

Une affiche fait la promotion de la gratuité des transports en commun les week-ends, à Dunkerque (Nord), le 23 juillet 2017.
Une affiche fait la promotion de la gratuité des transports en commun les week-ends, à Dunkerque (Nord), le 23 juillet 2017. (FRANCOIS LO PRESTI / AFP)

Prendre le bus, le tram ou le métro, sans débourser un seul centime. C'est le souhait formulé par Martine Aubry. La maire socialiste de Lille veut rendre l'accès aux transports en commun gratuit pour certains usagers (jeunes, personnes en situation de handicap et celles à faibles revenus) d'ici à 2020. La gratuité des transports est régulièrement mise sur la table par les personnalités politiques locales, à l'instar de la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui réfléchit également à ce sujet. Mais la formule est-elle efficace... et pérenne ? 

1Où les transports sont-ils gratuits ?

Selon le décompte de franceinfo, une vingtaine de villes en France proposent la gratuité de leurs transports en commun pour l'ensemble des usagers. La plupart se situent dans les Hauts-de-France, et notamment dans l'Oise, où le système est déployé dans au moins six communes (Crépy-en-Valois, Chantilly, Compiègne, Noyon, Pont-Sainte-Maxence et Senlis). 

La grande majorité d'entre elles sont des villes de moins de 20 000 habitants et le réseau ne se compose que de quelques lignes de bus. Depuis septembre 2018, Dunkerque (Nord) est la plus grande commune à avoir déployé ce dispositif. Cinq lignes de bus principales et une quinzaine d'autres secondaires desservent l'agglomération, composée de 200 000 habitants.

Dans l'agglomération de Niort (Deux-Sèvres), les 125 000 résidents peuvent emprunter les 11 lignes de bus gratuitement depuis septembre 2017. La métropole de Châteauroux, avec ses 78 000 habitants, a été la première ville à avoir instauré le ticket de bus gratuit, dès 2001, rapporte France Inter.

2Comment financer cette mesure ?

"Les villes qui ont réussi à passer à la gratuité des transports sont celles où les recettes générées par la billetterie représentaient moins de 15% du coût du réseau", estime Jérôme Baloge, le maire de Niort. Dans sa ville, cette part s'élevait à 10%. La gratuité des transports a ainsi engendré un manque à gagner de 1,5 million d'euros par an. Une perte compensée par une renégociation des tarifs avec le prestataire du réseau urbain, Transdev.

Dans beaucoup de villes, la gratuité des transports en commun est financée par une taxe payée par les entreprises appelée le "versement transport". A Niort, elle s'élève à 1,05% de la masse salariale des entreprises. La taxe rapporte ainsi 15 millions d'euros par an à la ville, alors que le contrat avec Transdev s'élève à 12 millions d'euros, expliquait Jérôme Baloge dans les colonnes du Monde en septembre 2017.

A Dunkerque, comme à Niort et à Châteauroux, les impôts locaux n'ont pas été augmentés. Patrice Vergriete, le maire de Dunkerque, indique que la gratuité des transports et l'amélioration du réseau qui l'a accompagnée coûtent 15 à 17 millions d'euros supplémentaires par an. Une somme que la métropole a trouvé en annulant le projet de construction d'une salle de spectacles voulue par le maire précédent.

3La gratuité des transports est-elle un succès ?

Selon les communes concernées, l'instauration de la gratuité des transports en commun aurait fait bondir la fréquentation. A Châteauroux, sur la première année de gratuité, le réseau de bus de la métropole a enregistré une hausse de la fréquentation de 80%. En 2017, la ville revendiquait même avoir franchi le record de 5 millions de voyageurs annuels. A Niort, la fréquentation de la ligne principale a bondi de 130% depuis l'entrée en vigueur de la mesure. "Le ratio du nombre de voyageurs par kilomètre est passé de 1,09 à 1,6, voire même à 3 sur certaines lignes très fréquentées", avance le maire. Bilan également positif pour Dunkerque, où le nombre de voyageurs en semaine a grimpé de 65% en six mois.

Outre la fréquentation en hausse, la gratuité aurait également permis d'attirer de nouveaux profils. A Dunkerque, le réseau de bus était auparavant surtout emprunté par des scolaires, des personnes âgées et des habitants sans voiture. "Les bus accueillent désormais plus d'actifs, notamment des cadres et des employés", détaille Patrice Vergriete, le maire de la ville. D'autre part, la gratuité générerait davantage de mixité sociale. "Avant, il fallait faire des démarches pour bénéficier de la tarification sociale", ce qui freinait certaines personnes, explique Jérôme Baloge, le maire de Niort. "C'est beaucoup plus simple avec la gratuité."

4Quels sont les avantages ?

Booster la fréquentation des transports en commun est souvent le premier argument avancé par les villes pour proposer la gratuité du réseau. Mais c'est loin d'être l'unique raison. L'argument écologique est aussi mis en avant. A Niort comme à Dunkerque, les nouveaux usagers sont pour beaucoup des anciens automobilistes. Ces derniers représentent 47% des nouveaux déplacements à Dunkerque.

Selon Bruno Cordier, responsable du bureau d'étude Adetec et spécialiste des transports, interrogé par franceinfo, le coût supporté par la collectivité des déplacements en voiture est supérieur à celui de la gratuité des transports : "La voiture génère beaucoup d'externalités négatives : de la pollution, du bruit et de la congestion qui entraîne des pertes de temps pour les usagers et des pertes dans l'activité économique."

La gratuité des transports en commun est aussi souvent perçue comme un moyen de redynamiser les centres-villes. Selon Patrice Vergriete, 33% des nouveaux voyageurs sont des habitants qui avaient renoncé à se déplacer, faute de voiture de notamment. A Niort, le maire indique que le déplacement des jeunes, le mercredi après-midi et les week-ends, à contribuer à booster l'activité dans le cœur de la ville.

5Quelles sont les critiques ?

Le libre-accès aux transports en commun est-il idéal ? Dans un rapport paru en 2011 (PDF), la Fédération nationale des associations d'usagers des transports (FNAUT) et l'Union des transports publics et ferroviaires (UTP) estimaient qu'il s'agissait d'une "fausse bonne idée""Ce qui est gratuit n'a pas de valeur", avançaient les deux organisations, craignant des dégradations sur les réseaux. Un argument notamment réfuté par le maire de Dunkerque, qui affirme que les incivilités dans le bus ont baissé depuis la mise en place de la gratuité le week-end.

Pour la FNAUT et l'UTP, la gratuité des transports en commun "menace la qualité du service rendu aux voyageurs à terme" car celle-ci ne permettrait pas "d'absorber efficacement le rebond de fréquentation qu'elle suscite". L'expert Bruno Cordier rappelle plutôt que l'objectif des municipalités est de trouver "de nouveaux financements qui s'ajoutent aux financements existants" ou de "basculer l'argent qui est mis dans d'autres actions".

Difficile à dire si ce modèle gratuit est transposable aux grandes villes. D'après la RATP, 3,3 milliards de voyages ont été effectués sur le réseau francilien en 2016. Et selon une étude sur la gratuité des transports à Paris (PDF), les recettes tarifaires provenant des usagers représentaient 27% des 9,4 milliards d'euros de coûts opérationnels des transports en commun la même année. Supprimer ces recettes représenteraient donc une perte de plus de 2,5 milliards d'euros.