La grève contre la réforme des retraites marque-t-elle le retour en force des syndicats ?

Marginalisé pendant le mouvement des "Gilets jaunes", les syndicats sont revenus en première ligne dans la bataille contre la réforme des retraites. Historien et spécialiste du syndicalisme, Stéphane Sirot analyse ce retour pour franceinfo.

Des militants syndicaux défilent contre la réforme des retraites, le 17 décembre 2019 à Caen (Calvados).
Des militants syndicaux défilent contre la réforme des retraites, le 17 décembre 2019 à Caen (Calvados). (SAMEER AL-DOUMY / AFP)

Les syndicats sont-ils de retour au premier plan ? Marginalisés par le mouvement des "gilets jaunes" tout au long d'une année sociale pourtant particulièrement chargée, la CGT, la CFDT, l'Unsa, Sud et consort semblent opérer un retour en force à l'occasion de la grève contre la réforme des retraites. Au cœur des négociations comme des mobilisations, ils vont être reçus à Matignon mercredi 18 décembre pour une concertation cruciale à quelques jours de Noël.

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Historien à l'université de Cergy-Pontoise et spécialiste du syndicalisme, Stéphane Sirot analyse ce retour pour franceinfo.

Franceinfo : Après le mouvement des "gilets jaunes", est-ce que la mobilisation contre la réforme des retraites marque un retour au premier plan des syndicats ?

Stéphane Sirot : La réponse est évidemment oui. Il s'agit de fait d'un mouvement appelé par les organisations syndicales et d'un mouvement suivi, tant dans la grève que dans les manifestations. La question qui se pose, c'est celle de l'issue du conflit. Ce qui va déterminer si véritablement, ils sont revenus au centre du jeu social, dont ils avaient été un peu écartés en terme d'actualité par les "gilets jaunes", ce sera le résultat obtenu à la fin du mouvement.

Après, le problème qui se pose, c'est que le résultat recherché n'est pas le même pour tous les syndicats. Soit il n'y aura que des perdants si le gouvernement se montre inflexible, soit si des concessions sont faites, une partie du champ syndical ne pourra pas s'estimer victorieux. C'est ce qui va être délicat à gérer pour eux : la sortie du conflit et les résultats.

Le fait d'avoir réussi à mobiliser et d'avoir, pour le moment, le soutien de l'opinion publique n'est-il déjà pas une réussite en soi ?

C'est une première étape. Mais ce qui peut aider le syndicalisme à retrouver la vigueur qu'il avait nationalement un peu perdue, c'est forcément l'issue du conflit. Cela fait vingt-cinq ans que les mouvements sociaux à l'échelle nationale échouent tous. Depuis 1995, il n'y a que le Contrat première embauche de 2006, qui était un mouvement un peu particulier avec surtout des jeunes mobilisés. Depuis 1995, les défaites nationales se sont accumulées, il y a eu 2003, 2007, 2009, 2010 et 2016. Après cette accumulation de défaites, l'issue est particulièrement importante.

Franceinfo : Comment situez-vous ce mouvement de 2019 par rapport aux précédentes mobilisations sur le sujet des retraites ?

Il est dans la droite ligne des précédents. Depuis 1993, depuis les premières mesures prises par le gouvernement d'Edouard Balladur, il y a une dynamique qui est douloureuse et restrictive en matière de retraites : allongement de la durée de cotisation, réduction des pensions... Il y a une succession de mesures prises et une succession de conflits sociaux qui ont réagi à ces mesures.

Dans le conflit actuel, il y a trois aspects. Deux sont tout à fait classiques : l'allongement de la durée passée au travail avec l'âge pivot, qui cache pour la plupart des salariés un recul de deux ans de l'âge de la retraite, et la réduction du montant des retraites, avec le calcul sur l'ensemble de la carrière. Le troisième enjeu, c'est le basculement vers le système universel. C'est peut-être cette nouveauté qui aujourd'hui aide les organisations syndicales vis-à-vis de l'opinion publique. Cela permet de soutenir le discours selon lequel il ne s'agit pas de la retraite de quelques-uns mais d'une réforme qui concerne tout le monde.

Sur les fois précédentes, il n'y a que le mouvement de 2010 qui concernait tout le monde, avec le passage de 60 à 62 ans. Ce qui peut faire le lien avec aujourd'hui, c'est que ce mouvement est le dernier qui se soit fait dans l'unité syndicale. En 2019, c'est cette question de l'allongement de la durée passée au travail qui a permis de reconstruire une unité syndicale, certes fragile et éphémère.

Avec le mouvement des "gilets jaunes", mais aussi avec certaines mobilisations à la SNCF, comme la grève autour du droit de retrait ou celui du technicentre de Châtillon, les syndicats ont parfois semblé dépassés par leur base. Quelle est votre analyse ?

Je dirais qu'il faut distinguer les mouvements de type "gilets jaunes", qui se construisent hors du lieu de travail, et les autres mouvements dont vous parlez. Là, plutôt que dépassés, les syndicats se trouvent contraints par leur base. Il paraît assez clair que dans une partie du monde du travail et à l'intérieur des syndicats, il y a une résurgence de la colère, du mécontentement qui suscite des envies d'en découdre, de se mobiliser, de revenir à des rapports de force plus classiques. La grève reconductible, mise entre parenthèses ces dernières années, revient.

Après, nous sommes dans un schéma assez classique quand on regarde l'histoire des conflits sociaux. Cela part du terrain et assez vite, c'est encadré par les organisations syndicales. La combativité qui semble exister aujourd'hui contraint les syndicats à l'accompagner pour ne pas être en décalage avec cette France du monde du travail qui n'en peut plus qu'on s'attaque à ses droits sociaux. Je parlerais donc plus d'une situation où ils sont obligés plutôt que débordés. La question du débordement éventuel pourrait se poser si demain à la suite de concessions du gouvernement, les syndicats disaient "on arrête" et que dans les AG la base veuille continuer.

Sans aller jusqu'à parler de convergence, peut-on envisager des rapprochements entre le mouvement syndical et les "gilets jaunes" ? On en a vu quelques-uns dans les cortèges.

Concernant les mouvements qui se construisent en dehors du lieu de travail, sur un corpus de revendications qui n'est pas dans le champ syndical comme les taxes sur les carburants, les syndicats n'ont pas de prise sur eux et ont du mal à les comprendre. Avec les "gilets jaunes", dans un premier temps, ils ont eu du mal à saisir la substance de ce mouvement, c'était un objet social non identifié. 

De ce que j'ai pu observer, les "gilets jaunes" n'étaient pas présents massivement dans les cortèges ces derniers jours. Depuis le 5 décembre, les cortèges sont assez classiques. Les "gilets jaunes" qui sont là, sont plus politisés que la moyenne des manifestants de novembre 2018. Ils peuvent plus facilement que d'autres se considérer en lien avec le mouvement social. Mais parler de convergence ne me parait pas refléter une puissante réalité. Les mobilisations de "gilets jaunes" stricto sensu, il n'y en a plus tellement, c'est ça aussi qui fait que de toute façon dans le contexte actuel, on n'a pas de jonction entre le mouvement social et les "gilets jaunes". S'il y avait eu une conjonction entre la réforme des retraites et ce mouvement, il y aurait eu des passerelles entre ces deux grands mouvements et cela aurait été difficile à affronter pour le gouvernement.

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