Republication des caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo : "C'est un acte de journaliste tel que j'entends que le journalisme devrait être pratiqué"

L'ancien directeur du journal satirique estime que les caricatures devraient être publiées par l'ensemble de la presse. "À l'époque, si tous les journaux avaient publié ces caricatures, il n'y aurait sans doute pas eu les attentats de Charlie".

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Philippe Val, ancien directeur de la rédaction et de la publication de Charlie Hebdo, le 18 septembre 2018. (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

"C'est un acte de journaliste tel que j'entends que le journalisme devrait être pratiqué", a réagi sur franceinfo Philippe Val, ancien directeur de la rédaction et de la publication de Charlie Hebdo alors que le journal satirique a décidé, mardi 1er septembre, de republier les caricatures qui en avaient fait une cible des jihadistes. Les dessins paraîtront ce mercredi, jour de l'ouverture du procès de l'attentat qui avait frappé les locaux du titre et tué 12 personnes, le 7 janvier 2015.

Philippe Val était à la tête du journal satirique en 2006 lors de la publication des caricatures du prophète Mahomet qui avaient parues initialement dans le quotidien danois Jyllands-Posten. Cette publication avait entraîné, en 2007, un procès contre Charlie Hebdo à l'issu duquel le journal avait été relaxé. "Le tribunal, c'est-à-dire la République, s'est exprimé et a dit que la publication de ces caricatures était dans l'intérêt général du débat démocratique", a tenu à rappeler Philippe Val. La décision avait par la suite été confirmée en appel.

"Je suis Charlie", un slogan oublié par les journalistes

L'ancien directeur de la rédaction estime que les caricatures devraient être publiées "par tous les journaux pour mettre fin à cette histoire. Parce que, à l'époque, si tous les journaux avaient publié ces caricatures, il n'y aurait sans doute pas eu les attentats de Charlie. Et manque de chance, ils nous ont laissés partir en danseuse devant le peloton. Ils ont fait de nous une cible", dénonce Philippe Val. 

Cinq ans après les attentats, le journaliste estime que le slogan "Je suis Charlie" est oublié "dans les milieux intellectuels et journalistiques et politiques". "Je pense que dans les milieux populaires, il n'est pas oublié. Simplement, le courage a manqué. La terreur a gagné. Les gens ont la trouille.

Il ne faut pas céder devant cette terreur. Or, la société intellectuelle française, dans sa généralité, a cédé devant la terreur.

Philippe Val

à franceinfo

La journaliste et éditorialiste Caroline Fourest, qui a fait partie de la rédaction de Charlie Hebdo en 2006 appelle sur franceinfo à "partager cette Une" de Charlie Hebdo pour "rendre hommage" au "courage" des journalistes et dessinateurs du journal."Ils vivent sous protection constamment, donc ils n'ont plus rien à perdre. Ils défendent la liberté pour tout le monde, a défendu Caroline Fourest. Mais il y a encore une façon de les protéger, de rendre hommage à leur courage, c'est de partager cette Une de façon tout à fait simple, de façon banale. C'est ça qui est sans doute notre meilleur bouclier", affirme-t-elle.



En revoyant les caricatures controversées, l'ancienne journaliste de Charlie Hebdo confie l'émotion qu'elle a ressenti : "tout remonte un peu. On revit toutes les décisions qu'on a prises. Toutes les conversations qu'on a eues au moment de la publication de ces dessins danois. On savait à l'époque que c'était très dangereux, mais on savait aussi qu'on n'avait pas le choix. Si on ne défendait pas ce droit d'informer pour d'autres, qui n'avaient peut-être pas le courage de le faire à ce moment-là, on le perdait définitivement."

Quel qu'en était le prix, on a décidé de tenir bon et je suis très émue de voir que ces camarades de Charlie Hebdo tiennent bon encore aujourd'hui parce que pour eux, ça leur coûte vraiment très cher.

Caroline Fourest, journaliste à Chalie Hebdo en 2006

à franceinfo

Avant la publication des dessins du journal danois Jyllands-Posten, Caroline Fourest raconte comment la rédaction de Charlie Hebdo a "pendant des heures", cherché "le bon angle". "On cherchait absolument à dissocier Mahomet des intégristes. On voulait absolument faire une Une qui soit à la fois très ferme sur le principe de la liberté d'expression et le droit au blasphème, et absolument sans aucune ambiguïté du point de vue du racisme, et clairement anti-raciste, défend la journaliste. Quand on l'a trouvée, pour nous, ça a été une libération. (…) Ce qui est vertigineux, c'est de constater à quel point il est dur, même de plus en plus dur à notre époque, de faire comprendre ces nuances, et notamment à la jeune génération".

"Je ne considère pas ça comme une provocation"

Saluant "une décision journalistique extraordinaire" et "un acte extrêmement courageux", le journaliste et documentariste Daniel Leconte estime lui aussi que "toutes les publications françaises qui défendent la liberté d'expression" devraient publier, à leur tour, les caricatures de Mahomet. L'auteur des films "C’est dur d’être aimé par des cons" et "L’humour à mort" défend lui aussi l'idée que si la rédaction du journal satirique a été la cible de terroristes c'est parce qu'elle "s'est retrouvée à peu près toute seule".

J'appelle à ce que mes confrères se mobilisent pour soutenir Charlie Hebdo.

Daniel Leconte, documentariste

à franceinfo

"Les journaux sérieux devraient remontrer ces dessins pour montrer aussi qu'ils n'étaient souvent pas bien graves et détournés, ajoute Pierre Kroll, dessinateur et caricaturiste belge au journal Le Soir et à la RTBF. De la part de Charlie Hebdo, c'est audacieux, comme dit Maryse Wolinski. Il y a un acte de courage puisqu'ils ont payé très cher la publication de ces dessins. Je ne considère pas ça comme une provocation. Ils sont justes parce qu'ils ne remettent pas un nouveau dessin", juge le membre du réseau international de dessinateurs "Cartooning for Peace", né après l’affaire des caricatures.

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