Nucléaire : la Cour des comptes émet trois mises en garde sur d'éventuels nouveaux projets d'EPR

Après le retard et le dépassement des coûts de la construction de l'EPR de Flamanville (Manche), la Cour des comptes demande dans un rapport de s'interroger sur la pertinence de lancer de nouveaux chantiers en France. 

Le réacteur 3 de l\'EPR de Flamanville (Manche), en construction, le 2 février 2018. 
Le réacteur 3 de l'EPR de Flamanville (Manche), en construction, le 2 février 2018.  (CHARLY TRIBALLEAU / AFP)

La Cour des comptes veut éviter de reproduire le scénario du chantier de l'EPR de Flamanville (Manche), souvent qualifié de fiasco. Dans un rapport très critique sur la filière EPR, publié jeudi 9 juillet, elle appelle le gouvernement à la vigilance avant d'envisager de nouvelles constructions de réacteurs nucléaires de nouvelle génération. Cette décision de construire ou non de nouveaux réacteurs engagera la France "jusqu'au XXIIe siècle", estime la Cour des comptes.  

Les "dérives" de Flamanville 

La Cour des comptes fait notamment le constat des "dérives de coûts et de délais considérables" sur le chantier du réacteur de Flamanville (Manche), dont la mise en service n'interviendra que "mi-2023", au plus tôt. EDF table pour sa part sur un chargement du combustible nucléaire fin 2022. Or, "il faut, selon EDF, une période de tests et de montée en puissance de six à huit mois après chargement du combustible pour que le réacteur puisse être mis en service commercial", a souligné le premier président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, lors d'une conférence de presse.

Depuis le début du chantier, les coûts auront été multipliés par 3,3 (pour atteindre 12,4 milliards d'euros, selon EDF) et les délais par au moins 3,5. Les magistrats estiment que s'ajouteraient pour 6,7 milliards de "coûts complémentaires" en plus de la construction à proprement parler, dont une bonne part de frais financiers. Ainsi, en raison des retards de Flamanville, le gouvernement a déjà prévenu que la décision de construire ou non de nouveaux réacteurs en France serait renvoyée au prochain quinquennat.

Des projets "peu rentables" à l'étranger 

A l'étranger, les auteurs du rapport pointent du doigt des projets "peu rentables" même lorsqu'ils ont été menés à bien, comme les deux réacteurs chinois de Taishan, à ce jour les seuls EPR en fonctionnement dans le monde. Le chantier d'Olkiluoto 3 en Finlande, lancé dès 2005 par Areva, n'est toujours pas achevé et a connu de nouveaux problèmes récemment.

Quant aux deux réacteurs en construction à Hinkley Point au Royaume-Uni, leur financement "pèse considérablement" sur la situation financière d'EDF, déjà lourdement endetté, juge le rapport.

Les magistrats suggèrent donc "un exercice de retour d'expérience complet sur tous les EPR construits ou en construction en France et à l'étranger". 

Besoin d'une vision à plus long terme 

"Le retour d'expérience des chantiers menés et la planification du mix énergétique à horizon 2050 sont nécessaires avant de décider de construire ou non de nouveaux réacteurs électronucléaires", a estimé Pierre Moscovici en évoquant l'avenir, alors que la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), qui sert de feuille de route au gouvernement, a aujourd'hui pour horizon 2028 seulement.

La décision de construire ou non de nouveaux réacteurs engagera la France "jusqu'au XXIIe siècle", souligne la Cour des comptes. Les enjeux financiers sont énormes : construire trois paires de réacteurs EPR2 (la version améliorée sur laquelle travaille EDF) coûterait 46 milliards d'euros. C'est sur ce scénario de six nouveaux réacteurs que l'électricien travaille actuellement à la demande du gouvernement.

Les magistrats alertent en outre sur le fait qu'EDF ne pourra plus assurer seul à l'avenir le financement des chantiers, qui nécessitera donc une forme de soutien public, tout en notant que les difficultés "ne doivent pas conduire à disqualifier cette technologie". Cependant, "il faut constater des difficultés passées considérables qui peuvent orienter les choix futurs", a conclu Pierre Moscovici.