Enquête sur les discriminations dans l'accès au logement :"On appelle ça du racisme, en réalité" dénonce SOS racisme

Selon l'association, près de 90% des particuliers qui louent un logement pratiquent une discrimination raciale lors du choix des locataires. 

D'après une enquête menée pendant un an par SOS Racisme, près de 90% des particuliers qui mettent un logement en location sur internet pratiquent la discrimination lors de la sélection des dossiers des locataires. Principales victimes, les Français d'origine maghrébine et sub-saharienne. Invité de franceinfo mardi 7 mai, Dominique Sopo, le président de SOS Racisme, le dit clairement : "On appelle ça du racisme, en réalité". Et il demande aux pouvoirs publics d'agir d'urgence et de façon suivie.

Pendant un an, SOS Racisme a répondu à près de 800 annonces immobilières pour tester plusieurs profils similaires de locataires, à l'exception de la consonance du nom de famille. Le profil ayant des origines "françaises anciennes" a obtenu 48% de réponses positives, contre 46% pour le profil asiatique, 30% pour le profil ultra-marin, 15% pour le profil maghrébin et 11% pour le profil subsaharien. Les deux derniers profils ont respectivement 50% et 55% de chance en moins de recevoir une réponse du propriétaire, que le profil ayant des origines "françaises anciennes". Soit deux fois moins de chance ou plus.

franceinfo : Comment avez-vous mené cette enquête?

Dominique Sopo : Nous avons procédé en définissant plusieurs profils: un profil "Français d'origine ancienne", un profil origine asiatique, origine sub-saharienne, origine maghrébine, origine ultra-marine. Ces profils présentent les mêmes caractéristiques, pour que la seule différence soit les origines, qui transparaissaient à travers la consonance du nom. On envoie des candidatures aux annonces qui sont proposées et on regarde quelles sont les réponses qui sont faites, en terme de propositions de visite d'appartement, ou en terme de pièces complémentaires qui vont être demandées, qui montrent qu'on est entré dans un processus d'acceptation du dossier.

Si je m'appelle Mohamed par exemple, j'ai combien de chances en moins qu'un Pierre ou qu'un François d'obtenir un appartement ou au moins d'avoir droit à une visite?

Nous avons testé des jeunes actifs d'un côté, et de l'autre côté des étudiants en Ile-de-France, donc des profils jeunes. Et ce que nous constatons, c'est que si nous sommes sur des profils d'origine magrébine, il y a 37% de chance en moins de décrocher une réponse positive si on est un jeune actif d'origine maghrébine par rapport à une personne d'origine "française ancienne".

Qui sont les plus discriminés?

Les Français d'origine magrébine ou sub-saharienne sont ceux qui sont les plus discriminés, dans des taux à peu près égaux. On est sur des taux de discrimination situés entre 35 et 40% de chance en moins de recevoir une réponse positive. C'est "énormissime", ça veut dire que c'est beaucoup plus difficile d'avoir une réponse positive, et qu'il faut faire beaucoup plus de demandes pour espérer décrocher un logement : on n'est pas sur la réponse pour décrocher un logement, c'est juste pour avoir droit à une visite.

Près de 90% des particuliers qui mettent en location un logement sur Internet pratiquent la discrimination. C'est du racisme?

Oui, ça s'appelle du racisme en réalité, même si les gens ne le vivent pas comme ça. On n'est pas sur des gens qui disent nécessairement "je n'aime pas les Noirs ou les Arabes ou les Asiatiques et je ne vais pas les prendre", c'est beaucoup plus sournois que ça. Ce sont des préjugés enfouis qui parfois fonctionnent de façon inconsciente. On peut se dire "je vais avoir du mal à récupérer mon loyer", se l'avouer ou ne pas se l'avouer. On préfère des gens qui sont proches de soi, qui nous ressemblent. On préfère des gens dont la famille est nécessairement en France en raison de la consonance du nom, et donc peut-être que ce sera plus simple de récupérer la caution... Il y a tout une série de fantasmes qui peuvent exister et ce sont des fantasmes qui sont assis sur des stéréotypes, sur des préjugés, parfois aussi sur la peur du qu'en dira-t-on dans le voisinage, de faire entrer des gens de telle ou telle origine dans son appartement. Il y a sans doute plusieurs raisons.

On pourrait croire que ça va un peu mieux quand c'est une agence immobilière qui loue un appartement, mais là encore, on a un chiffre de discrimination qui frôle les 70% !

Ces chiffres veulent dire qu'au moins un des profils a été rejeté par 87% des particuliers et par 68% des agences. C'est 20 points de moins, mais on parle de professionnels qui sont censés connaître la loi, qui sont censés être beaucoup plus alertes, et ça montre bien l'absence de sensibilisation à ces questions dans les réseaux d'agences immobilières et l'absence de formation à ces sujets.

Quelle est la solution? Des dossiers anonymes comme on avait essayé de le faire avec les CV?

C'est une des solutions possibles, mais c'est évidemment beaucoup plus compliqué quand on est dans des relations de particulier à particulier. Dans des agences, ce serait assez facile. Je pense qu'il y a des formations à mettre en œuvre de façon obligatoire pour les professionnels, des logiques d'obligation d'information à mettre en place aussi sur les sites de particulier à particulier ou les sites d'agence immobilière, sous peine de sanction. Information auprès de ceux qui vont proposer à la location ou à la vente, et information sur le droit à la non-discrimination pour ceux qui viennent acheter ou louer. Il faut aussi des méthodes de signalement aisées, pour faire en sorte que lorsque l'on pense avoir été discriminé, on puisse signaler ce que l'on a vécu. Enfin, il faut une action déterminée des pouvoirs publics, parce que sur ces sujets, les pouvoirs publics réagissent de façon très ponctuelle mais ne sont pas dans des logiques suivies.

Dominique Sopo, le président de SOS racisme, le 7 mai 2019 sur franceinfo.
Dominique Sopo, le président de SOS racisme, le 7 mai 2019 sur franceinfo. (FRANCEINFO)