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Apolline, metteuse en scène : "Devenir intermittente a changé ma vie"

Les intermittents du spectacle manifestent pour réagir à la volonté du Medef de supprimer leur régime d'assurance chômage. Francetv info a rencontré Apolline, metteuse en scène d'une petite compagnie de théâtre.

Article rédigé par
Jéromine Santo Gammaire - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Dans son studio parisien, Apolline répète son spectacle avec sa compagnie lorsqu'elle ne trouve pas de salle. (JEROMINE SANTO GAMMAIRE / FRANCETV INFO )

Apolline ouvre la porte de son appartement du 10e arrondissement de Paris, en tenue décontractée, de gros chaussons poilus aux pieds. C’est dans ce studio d’environ 18 mètres carrés qu’elle répète parfois ses scènes de théâtre avec sa compagnie, si elle ne parvient pas à trouver une salle. Débrouille et passion, toute sa condition d'intermittente du spectacle résumée en un lieu. C'est pour défendre son métier qu'elle ira manifester jeudi 27 février, pour protester contre le projet du Medef de supprimer le régime d'assurance chômage spécifique dédié aux professionnels du spectacle.

Trente jours de travail pour six jours payés

Apolline met en scène des pièces de théâtre. A 28 ans, et même si cela a mis du temps, elle parvient désormais à vivre de sa passion. Le mois prochain, les rideaux d’un petit théâtre parisien se lèveront pour la première représentation de son nouveau spectacle. Après plusieurs reprises de pièces existantes, c’est la première fois que la metteuse en scène pousse plus loin la création personnelle et s'engage cette fois sur le terrain des rapports hommes-femmes. Au mois de janvier, elle a enchaîné les répétitions avec une danseuse, une comédienne et une chanteuse. Un travail qui ne sera pourtant presque pas rémunéré. "Sur les trente jours de travail, je serai contente si je parviens à nous en payer trois, plus les trois jours de représentations", admet Apolline.

Sans ce régime des intermittents du spectacle, qui permet de compenser ces périodes nécessaires au travail des artistes mais pendant lesquelles ils ne sont pas rémunérés, ce serait impossible. Mais l'obtention de ce statut n'est jamais acquise. Pour en bénéficier et avoir ainsi droit à 243 jours d'indemnités, il faut prouver avoir travaillé 507 heures sur une durée de dix mois et demi.

Paperasse en pagaille

Pendant de nombreuses années, Apolline n'a pas réussi à atteindre ce quota. Après son master professionnel "Mise en scène et dramaturgie", elle enchaîne les petits boulots alimentaires. Pas le choix, si elle veut gagner de quoi vivre et continuer à exercer sa passion. Mais, comme 50% des personnes qui travaillent de façon intermittente, elle ne peut pas bénéficier du régime parce qu’elle ne réalise pas suffisamment d’heures payées en cachets. Au total, elle travaille 50 heures par semaine. "Avant d’être sous le régime des intermittents, j’étais complètement en surmenage et dans une grande insécurité financière, se souvient Apolline. Heureusement, j’étais en couple, ça rassure."

En 2012, elle parvient pour la première fois à réaliser le nombre d’heures demandé pour bénéficier du régime des intermittents. Mais la course d'obstacles n'est pas terminée. Elle se rend compte que Pôle emploi l’a fait passer sous le régime général. "Je n’ai eu droit qu’à 500 euros au lieu de 1 300 euros : on me sucrait 800 euros d’indemnités ! Le régime des intermittents évolue tellement régulièrement et possède tellement de subtilités qu’il faut devenir un vrai spécialiste pour ne pas se faire avoir." Même les conseillers de Pôle emploi sont souvent perdus et redirigent les intermittents vers des associations spécialisées qui gèrent toute la paperasse en échange d’une cotisation mensuelle.

La jeune femme parvient finalement à faire valoir ses droits. "Cela a changé ma vie, j’ai vraiment vu la différence", lâche-t-elle comme une délivrance. Aujourd'hui, grâce aux indemnités qu’elle perçoit, elle touche près de 1 400 euros net par mois et peut se concentrer sur son activité artistique et sur le travail de sa compagnie, une association créée en 2007 avec des amis.

Princesse ou punching-ball pour faire son quota d'heures

Pour autant, Apolline ne fait pas à proprement parler que du théâtre. Les heures prises en compte par le régime des intermittents sont celles payées en cachets et donc déclarées à l'Urssaf. Or, dans le théâtre, une grande partie du travail est bénévole et donc non rétribué, souvent faute de moyens financiers.

Pour remplir leur quota d’heures, les artistes des petites structures sont donc souvent obligés de "cachetonner", c’est-à-dire d'enchaîner des petits boulots liés au monde du spectacle, mais parfois très éloignés de leur discipline et qui bien souvent ne correspondent pas à leurs qualifications. "Je faisais l’animation dans des anniversaires, explique Apolline. Je me déguisais en princesse, je faisais de la magie et de la sculpture sur ballon. Et puis, il y a cette fois où une chaîne d’hôtels m’a embauchée pour faire le tour de Paris dans un camion transparent transformé en chambre et proposer aux passants une bataille de polochons. Certains étaient sympas, d’autres nous prenaient pour des punching-balls. Dans ces moments, tu te demandes ce que tu fais là."

Travailler pour un nombre élevé d’employeurs représente une difficulté supplémentaire pour les intermittents, qui doivent sans cesse courir après leurs attestations de travail. De plus, le démarchage représente une lourde charge. "Il faut chercher les annonces, y répondre, passer les entretiens, c’est presque un boulot à temps plein, témoigne Apolline. Tu postules sans cesse mais tu n’es sûr d’être pris nulle part parce que nous sommes nombreux à chercher. C’est assez démoralisant."

"Faire de l'argent n'est pas la vocation première"

Pour vivre uniquement du théâtre lorsque l'on débute, il faut aussi savoir tricher. Apolline parvient à se rémunérer presque entièrement grâce au travail de son association et aux cours de théâtre qu’elle donne dans un collège, mais c'est au prix de quelques entorses à la loi. Depuis quelques années, les intermittents n’ont plus le droit de se faire rémunérer leurs heures d’enseignement en cachets. "Mais on ne peut pas faire autrement, comme toutes les petites compagnies, précise la jeune femme. Dans la réalité, chaque employeur va interpréter la loi pour déterminer où se trouve la frontière entre pédagogie et enseignement." 

Selon la législation, les comédiens ne peuvent travailler sans être rémunérés pour une compagnie. "C’est impossible pour nous comme pour de nombreuses petites compagnies puisque, de fait, on n'a pas de quoi payer nos comédiens sur toutes les répétitions. Trouver des financements suffisants relève du parcours du combattant et les subventions publiques sont de plus en plus restreintes. Alors on bricole, on garde l’argent des cours pour rémunérer les répétitions en cachets." Des pratiques à la frontière de la légalité auxquelles sont poussées de petites compagnies pour survivre. Les contrôles sont peu fréquents, alors elles prennent le risque.

Le spectacle vivant est un monde à part dans l'économie française, où la débrouille est reine. "Faire de l’argent ne doit pas être la vocation première du théâtre, sinon ce ne serait plus de l’art, estime Apolline. A Londres, les comédiens sont aussi serveurs. Soit on réussit parce qu’on est vraiment très bon, soit on change de boulot, il y a tout un entre-deux qui n’existe pas. A Paris, nous avons des théâtres à tous les coins de rue et ça pousse les gens vers la culture. La France est une exception en Europe qu'il faut préserver."

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