Les grands patrons méritent-ils leurs rémunérations ?

Philippe Varin a accepté de renégocier les conditions de sa retraite chapeau, qui était estimée à 300 000 euros net annuels. Mais il a réactivé un débat récurrent. Francetv info revient sur cette question avec l'historien Hervé Joly.

Philippe Varin, PDG de PSA Peugeot-Citroën, le 12 juilllet 2012, à Paris.
Philippe Varin, PDG de PSA Peugeot-Citroën, le 12 juilllet 2012, à Paris. (CITIZENSIDE/PATRICE PIERROT / CITIZENSIDE.COM)

La page polémique de la retraite chapeau de Philippe Varin semble tournée. Le PDG de PSA a en effet décidé de renoncer à cet avantage, mercredi 27 novembre. Mais l'affaire a montré les limites de l'autorégulation promise par le patronat pour moraliser les comportements des dirigeants. Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, a relancé l'idée d'une législation, ravivant le débat sur les rémunérations des dirigeants des grandes entreprises françaises.

Francetv info a interrogé l'historien Hervé Joly, directeur de recherche au CNRS, laboratoire Triangle, à l'université de Lyon. Il est l'auteur notamment de Diriger une grande entreprise au XXe siècle : l'élite industrielle française (Presses universitaires François-Rabelais, 2013).

Francetv info : Quel regard portez-vous sur la polémique au sujet de la retraite chapeau de Philippe Varin ?

Hervé Joly : La polémique a éclaté dans un contexte très difficile pour PSA : fermeture de l’usine d’Aulnay, suppressions de postes, sacrifices demandés aux salariés. Les syndicats [qui ont lancé la polémique] ont particulièrement choisi leur timing. Ils ont profité de l'annonce du départ de Philippe Varin, alors que le montant de 21 millions d'euros provisionnés par l'entreprise pour sa retraite était connu depuis un moment.   

Philippe Varin est également victime de l'accord des grands patrons avec le gouvernement : pas de législation sur les salaires dans le privé en échange d’une autorégulation. Le patronat voulait éviter à tout prix un nouveau scandale pour empêcher toute tentative de réforme.

Mais le problème ne tient pas tant à ce bonus qu'à un salaire trop élevé. Pour resituer le débat, il faut comprendre pourquoi ont été mises en place les retraites chapeaux. Le salaire actuel de Philippe Varin atteint 1,3 million d'euros par an. Avec une retraite normale, il toucherait autour de 100 000 euros par an. Cette forte chute de revenus permet à certains de justifier ce système des retraites chapeaux, qui a été pensé pour combler la différence entre le montant du salaire et celui de la retraite.

La polémique surgit à nouveau aujourd'hui, mais les très hautes rémunérations ne datent pourtant pas d’hier…

Effectivement, les rémunérations des grands patrons se révèlent très élevées depuis bien longtemps. On a des bons exemples au début du XXe siècle. Mais il est difficile de faire des comparaisons, les données ne sont publiques que depuis une loi de 2001.

Ce qui a vraiment changé ces dernières années, c’est l’arrivée des bonus et des stock-options. Sur la question des retraites chapeaux, par exemple, la nouveauté c'est de voir les patrons partir en retraite. Jusqu'à récemment, il n'existait pas vraiment de limite d’âge. Certains dirigeants sont morts en fonction à 85 ans, voire à 90 ans. Désormais, les actionnaires et les marchés financiers poussent les dirigeants à partir autour de 65 ans. En compensation, on leur verse des bonus. C'est la même logique pour les parachutes dorés. Les fonctions de PDG sont devenues plus "précaires" sous la pression des conseils d'administration.

Une autre évolution concerne la disparition du paternalisme. Les patrons semblent plus lointains pour leurs salariés, ce qui rend les écarts de rémunération moins acceptables.

Quel écart serait acceptable ?

Les socialistes suisses ont tenté par référendum, le week-end dernier, d'imposer une limite à 12 fois le salaire minimum [la proposition a été rejetée par les électeurs]. Est-ce trop peu ? Je ne sais pas. Mais arrivé à des rapports de 1 à 200 ou 1 à 300 [entre le plus bas et le plus haut salaire de l'entreprise], l'écart paraît vraiment démesuré [dans le cas de PSA, le rapport est d'environ 1 à 100]. Cela pose une question de légitimité. 

Pourquoi les "21 millions" de Philippe Varin seraient-ils plus choquants que les 16 millions annuels d'un Zlatan Ibrahimovic ?

C'est le refrain classique pour justifier le salaire des dirigeants, on invoque les chanteurs et les footballeurs. Personnellement, je suis moins choqué par les footballeurs, car il existe une vraie logique de marché. Pour les patrons, c’est quand même beaucoup moins évident. Certains font carrière dans l'entreprise, d'autres arrivent de l'extérieur en étant choisis par le conseil d'administration, mais sans se situer sur un marché concurrentiel international.

Alors certes, il existe un embryon de marché, mais c'est tout de même beaucoup moins net que pour les footballeurs. Un grand patron français qui verrait son salaire fortement réduit ne bénéficierait pas, selon moi, de propositions à l'étranger qui lui permettraient de gagner davantage, contrairement au joueur de foot. Il y a aussi l’idée d'un talent exceptionnel chez un footballeur. Zidane avait un savoir-faire que ne pouvait atteindre le commun des mortels. Pour un grand patron, c’est beaucoup moins évident. 

Pour vous, les patrons n’ont pas de qualités pouvant justifier de telles rémunérations ?

Il faut distinguer les fondateurs d’entreprise des gestionnaires. Les créateurs gagnent souvent beaucoup plus d’argent, mais ils sont porteurs d'un projet. Par exemple, le patron de Free, Xavier Niel, a réalisé quelque chose d’exceptionnel. Les gestionnaires, eux, sont nommés à la tête d’une entreprise qui existait déjà, avec une équipe autour d'eux. On a du mal à voir quelle est leur contribution individuelle qui justifierait ces niveaux de rémunérations. Ils ont avant tout des réseaux leur permettant d'arriver à ces postes. Ils peuvent être brillants, intelligents... Ils savent surtout se placer pour obtenir une nomination. Celle-ci ne tient pas à des performances précises, mais plus à des proximités personnelles, sociales ou éventuellement politiques.

Ce qui choque également, c'est le décalage par rapport à d’autres élites administratives ou politiques. En quoi est-ce plus difficile d’être PDG de PSA que d'être à la tête d’un grand ministère ? C'est sans doute la même exigence de travail et la pression est plus importante pour un ministre, qui gagne nettement moins d'argent. On ne comprend pas très bien ce décalage.

Existe-t-il un problème d’ordre moral vis-à-vis du rapport de ces élites dirigeantes à l’argent ?

Ce sont des gens qui vivent entre eux. Ils en oublient que l'immense majorité de la population gagne moins d'argent qu'eux. On s'est félicité de voir que les rémunérations seraient décidées par des administrateurs indépendants, mais comme ces derniers viennent également du même monde, cela ne change pas grand-chose. Ils considèrent tous qu'il est normal de gagner des sommes pareilles.

Pourquoi est-ce si dur pour les gouvernements de légiférer sur cette question des rémunérations ?

Je ne suis pas sûr que le gouvernement ait vraiment envie de légiférer. Cela n’est pas dans la tradition d’intervenir sur les salaires dans le privé. Il existe en plus un risque de départ des entreprises vers l'étranger. Il faudrait donc des règles à une échelle supranationale.

Par ailleurs, il existe un risque constitutionnel. Les sages pourraient décider, au nom du droit de la propriété, que les actionnaires restent libres de fixer les rémunérations. Il faudrait trouver une astuce avec le cas particulier des entreprises privées qui bénéficient d’une aide publique, comme PSA Peugeot-Citroën. 

Je crois aussi que les patrons ont fait un travail de lobbying efficace, en promettant des conséquences catastrophiques au gouvernement en cas de loi.

Comme un risque de fuite des cerveaux ?

Certes, dans certains pays étrangers, les rémunérations sont encore plus élevées, mais l'exemple de la réglementation sur les salaires des dirigeants dans le public montre qu'il n'y a pas eu de fuite des grands patrons. Henri Proglio est resté à la tête d’EDF avec un salaire divisé par quatre. Je pense qu'il y a d’autres avantages à diriger de telles structures, comme le prestige.

En l’absence de législation, quelles pistes peuvent être envisagées pour modifier les comportements abusifs de certains dirigeants ?

Il ne faut pas négliger le chemin parcouru. C'est un pas énorme que ces informations [rémunérations, montant des retraites chapeaux] soient désormais publiques. Cela permet de créer du débat. Notre société doit maintenant s'interroger pour savoir si ces écarts de salaires sont normaux. Avant de passer par une loi, il faudrait déjà que l’opinion soit choquée par le montant des salaires et des retraites des grands dirigeants. Pour l'instant, les gens ont une position ambiguë. Ils réagissent lors des scandales, mais personne ne remet en question les très gros salaires. On se dit que ces patrons ont réussi. Quelque part, je crois que cela fait un peu rêver les gens.