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Affaire Tavares : trois excuses douteuses pour justifier ses hausses de salaire quand on est patron

En 2015, le patron du groupe PSA, Carlos Tavares, a perçu un salaire quasi double par rapport à l'année précédente.

Article rédigé par Louis Boy
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
Carlos Tavares, le PDG de PSA, le 11 janvier 2016 au siège du groupe automobile, à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine).  (ERIC PIERMONT / AFP)

Carlos Tavares a passé une bonne année 2015. Le patron de PSA Peugeot Citroën a, comme il le dit lui-même, redressé le groupe, qui frôlait la faillite à son arrivée début 2014, et a dégagé un bénéfice en 2015 pour la première fois depuis cinq ans. Sur le plan personnel, le dirigeant a aussi vu son salaire – dont une partie du montant est variable en fonction de ses performances – doubler par rapport à 2014, de 2,75 à 5,24 millions d'euros.

Ce montant, révélé par un document de l'entreprise publié vendredi 25 mars, a déclenché une polémique, et lui a valu les foudres du ministre de l'Economie, Emmanuel Macron, et de son homologue des Finances, Michel Sapin. Mercredi, Carlos Tavares s'est défendu, rejetant la responsabilité de ses émoluments sur le conseil de surveillance de PSA. Quand ils sont attaqués sur leurs salaires, les patrons ont quelques justifications classiques comme celle-ci. Francetv info vous explique pourquoi elles sont discutables.

"Je n'y suis pour rien, demandez à mon conseil d'administration"

"Comme vous pouvez l'imaginer, ce n'est pas Carlos Tavares qui fixe le salaire de Carlos Tavares", assure, à la troisième personne, le patron de PSA. Juridiquement, c'est vrai : ce sont les membres du conseil de surveillance du groupe automobile qui sont chargés de voter le salaire du PDG, "qui fixent les objectifs à atteindre" pour obtenir la partie variable de celui-ci, "et qui évidemment décident de la rémunération de Carlos Tavares en fonction des résultats qui ont été obtenus", justifie le dirigeant. "Je ne participe pas aux discussions qui conduisent à la fixation de ces objectifs."

Carlos Tavares aurait donc vu son salaire augmenter malgré lui ? C'est un peu plus compliqué. Pour fixer la rémunération d'un PDG, les actionnaires travaillent en général avec la direction des ressources humaines, et peuvent faire appel à des conseillers spécialistes de la question, explique Loïc Dessaint, directeur du cabinet Proxinvest, qui conseille les actionnaires sur la gouvernance des entreprises. Des acteurs qui sont soit subordonnés à la direction, soit payés par elle, et qui ont tout intérêt à rester en bons termes avec le PDG.

Définir la rémunération du PDG "est souvent un petit jeu de négociations entre le patron et le conseil de surveillance", résume l'analyste. "Un conseil fort et indépendant a le droit de dire non" à des demandes qu'il jugerait excessives, mais le fait rarement. Dans le cas de PSA, Loïc Dessaint soupçonne que la rémunération de Carlos Tavares est "un mix de sa volonté et de celle du conseil, qui a envie de l'intéresser aux résultats de l'entreprise".

"Ce salaire, je l'ai mérité par mes résultats"

C'est l'autre argument de Carlos Tavares : l'essentiel de la hausse de sa rémunération provient de la partie variable de son salaire, qui dépend d'objectifs fixés par le conseil de surveillance. C'est la ligne du patron du Medef, Pierre Gattaz, venu à son secours : "Quand il y a de la réussite, ça ne me choque pas qu'on récompense la réussite."

Une méthode souvent présentée comme juste par les dirigeants, puisque ceux-ci miseraient leur propre rémunération sur la qualité de leur travail. C'est également l'argument de Maurice Lévy, le patron de Publicis, qui expliquait au Monde avoir renoncé à son salaire fixe depuis 2012 pour "hypermériter [sa] rétribution". Un bel effet d'annonce, gâché par le fait qu'il ait touché quelques mois plus tard une rémunération exceptionnelle de 16,2 millions d'euros, fruit d'un savant montage décrit par Challenges et qui avait fait scandale. 

Mais, même avec un salaire en partie variable, Carlos Tavares ne court pas un grand risque : sans bonus, son salaire fixe resterait de 1,3 million d'euros. Et puis, "la volatilité des bonus est limitée", estime Loïc Dessaint. Les objectifs fixés aux patrons, qui peuvent être quantitatifs ou qualitatifs, ont en commun d'être "souvent très flous" et les conseils de surveillance infligent rarement des zéros pointés. "Souvent, en cas de mauvais résultats, le conseil va décider que le PDG ne gagnera en variable que l'équivalent de 80% de son salaire fixe, quand le maximum sera plutôt de 150%", explique l'analyste. Rares sont ceux qui ne perçoivent aucun bonus, sauf s'ils y renoncent eux-mêmes : Loic Dessaint cite l'exemple du PDG de Vallourec, Philippe Crouzet, qui a fait une croix sur son salaire variable en 2015, après deux ans de pertes massives.

D'autres questions se posent : les bons résultats de Peugeot sont-ils seulement le fait de Carlos Tavares ? "Il reste maladroit de verser au patron un bonus proche du maximum quand les performances sont explicables par les efforts des salariés", juge le directeur de Proxinvest, même si le PDG a annoncé en février une prime de 2 000 euros en moyenne pour les employés. En outre, comment quantifier ce que valent ces bons résultats ? "Avec un raisonnement comme celui-là, on peut se retrouver à payer n'importe quoi : 5, 50, 100 millions d'euros..." Le conseiller explique que son cabinet recommande aux actionnaires de fixer un maximum de 240 fois le montant du Smic pour un salaire de PDG, soit 4,8 millions d'euros annuels.

"Les dirigeants compétents, ça ne court pas les rues, donc ça coûte cher"

En 2013, alors qu'elle est en plein démantèlement, la banque Dexia augmente le salaire de trois de ses dirigeants, provoquant un tollé. Pour se défendre, l'entreprise explique que "la gestion en extinction est un métier complexe qui demande des compétences pointues et des professionnels expérimentés", et qu'elle paye ces cadres aux prix du marché. Parfois, les rémunérations très favorables servent aussi à débaucher des dirigeants, comme le nouveau patron de Sanofi, arrivé en 2015 avec une prime de 2 millions d'euros pour "compenser les avantages auxquels il a dû renoncer chez Bayer", le concurrent allemand. Dans le cas de Carlos Tavares, c'est le président du conseil de surveillance, Louis Gallois, qui explique que le salaire du PDG n'est "pas disproportionné du tout" par rapport à des postes comparables en France. Carlos Ghosn, patron de Renault, touche beaucoup plus.

"Le problème est qu'il n'y a pas de marché des dirigeants", explique Loïc Dessaint. Plutôt que d'auditionner des dizaines de candidats mis en concurrence, ce qui permettrait de négocier des salaires plus bas, les conseils de surveillance "vont identifier la personne qu'il leur faut", une star au profil idéal, et tout faire pour la convaincre. Marque de la confiance placée dans le nouveau PDG, on ne négocie pas son salaire à la baisse. Ils ne sont pourtant pas les seules personnes compétentes pour le poste – "si PSA lançait un appel à candidatures, ils seraient contactés par des tas de gens brillants", souligne Loïc Dessaint –, mais les décideurs "ont tellement peur de se tromper qu'ils vont chercher quelqu'un qui a des références". Dans le cas de Peugeot, en difficulté, se tourner vers l'ancien numéro 2 de Renault était la solution la plus sûre.

Pour un grand groupe, et par rapport à la sécurité qu'est censée apporter une pointure, "les actionnaires nous disent que quelques millions d'euros, c'est 'peanuts'", explique Loïc Dessaint. Qui note une nouvelle tendance : "Plus on paye un dirigeant, plus on bénéficie d'un effet d'annonce. Lui gagne de l'autorité sur l'entreprise, et ça rassure les marchés, qui se disent qu'on a trouvé une star." Or l'opinion des marchés est une obsession de nombreux actionnaires.

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