Les cinq raisons de la grève unitaire dans la fonction publique

Le projet du gouvernement vise à rendre l'administration "plus attractive et plus réactive" face aux "nouvelles attentes" des Français, mais risque de dégrader les services publics, selon les syndicats.

Une banderole déployée au CHU de Nantes (Loire-Atlantique), vendredi 3 mai 2019. 
Une banderole déployée au CHU de Nantes (Loire-Atlantique), vendredi 3 mai 2019.  (JEREMIE LUSSEAU / HANS LUCAS / AFP)

Ils seront tous dans la rue : CGT, CFDT, FO, FSU, Solidaires, Unsa, FA-FP, CFE-CGC et CFTC. Le front syndical est uni pour la quatrième journée nationale d'action dans la fonction publique organisée depuis le début du quinquennat d'Emmanuel Macron. Jeudi 9 mai, les fonctionnaires sont appelés à faire grève et à manifester partout en France contre le projet de loi censé "moderniser" leur statut, au menu de l'Assemblée nationale à compter du 13 mai.

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Car cette loi, au-delà de son objectif affiché – rendre l'administration "plus attractive et plus réactive" face aux "nouvelles attentes" des Français – fait la synthèse des mécontentements dans une fonction publique qui se sent peu considérée par le président de la République. Et si la banderole de tête de la manifestation parisienne devrait afficher "non au projet de loi de transformation de la fonction publique", les motifs de la brouille entre exécutif et fonctionnaires dépassent le cadre de ce texte.

1Le gouvernement veut plus de contractuels

Moins d'agents sous statut, plus d'agents sous contrat, y compris dans la haute fonction publique. Le texte présenté le 27 mars en Conseil des ministres permet un recours accru aux contractuels. Embauches en CDD ou emplois permanents à temps partiels, pas de statut titulaire... Le recours à des contractuels permet d'offrir aux acteurs territoriaux plus de "souplesse" dans les recrutements, estime le gouvernement. Son objectif : "une action publique plus réactive et plus efficace", avec la possibilité de mobiliser des "compétences externes" le temps de projets. Mais les syndicats pointent le risque de dégradation des services publics.

Pour eux, le gouvernement œuvre à la création d'une fonction publique alignée sur les règles du privé, au détriment du statut de fonctionnaire et de l'indépendance des agents. Citée par l'AFP, Bernadette Groison, la secrétaire générale de la FSU, exprime ainsi son "désaccord profond avec l'orientation choisie par le gouvernement". Les syndicats sont nombreux à réclamer, au contraire, un plan de titularisation. Certains s'inquiètent par ailleurs de l'abandon de missions entières au secteur privé, en raison de l'absence de titulaires. Sur ce point, les inquiétudes sont donc partagées par tout le spectre syndical.

2Les fonctionnaires se sentent peu considérés 

Emmanuel Macron n'a jamais caché sa volonté de dynamiter une fonction publique dont il juge le fonctionnement dépassé. En septembre 2015, alors qu'il venait d'être nommé ministre de l'Economie de François Hollande, il avait jugé que "le statut de la fonction publique [n'était] plus adéquat". Deux mois plus tard, il assurait, au micro d'Europe 1, qu'il était "nécessaire de mettre en place une plus forte rémunération au mérite et une évaluation plus objective des performances dans le public", se souvient Le Figaro

Depuis son arrivée à l'Elysée, Emmanuel Macron – qui a promis de supprimer 120 000 postes de fonctionnaires sur la durée de son quinquennat – n'a pas franchement consolidé ses liens avec la fonction publique, au contraire. En revoyant cet objectif à la baisse, lors de son allocution du 25 avril, le président a ainsi souhaité "qu'on remette plus de fonctionnaires sur le terrain qui apportent des solutions contrairement à la tendance depuis plusieurs décennies" et "qu'on supprime plus de postes dans l'administration centrale".

Le lendemain, son ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin, a envoyé un message contradictoire, assurant que cet objectif de 120 000 postes en moins était "atteignable". Avant de suggérer le déplacement de 3 000 agents de Bercy par souci d'économie...

Depuis de nombreuses années, les fonctionnaires ont eu le sentiment d'être considérés comme des coûts et pas comme des professionnels qui apportaient un service à la population.Laurent Berger, secrétaire général de la CFDTsur franceinfo

"Il faut redonner confiance aux agents des fonctions publiques sur leur rôle, leur importance dans notre société. (...) Ça ne veut pas dire qu'on est contre une rénovation, contre des évolutions, mais il faut faire attention à comment on les considère", a encore plaidé le syndicaliste. Chez Force ouvrière, Christian Grolier n'hésite pas quant à lui à parler d'un "gouvernement anti-fonctionnaires". 

3Les hôpitaux sont en crise

Depuis plusieurs semaines, des mouvements de grève essaiment aux urgences, notamment celles de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) mais aussi de Nantes, Strasbourg et Lyon. Ce mouvement viendra gonfler les rangs des cortèges et le nombre de grévistes attendus jeudi. Une "forte mobilisation est attendue dans les établissements hospitaliers", a déclaré à l'AFP Patrick Bourdillon de la CGT santé-action sociale, qui a déposé un préavis de grève national reconductible "spécifique aux urgences et aux Samu".

"On a atteint un point de non-retour", a encore expliqué Patrick Bourdillon, dénonçant des services "en train d'exploser". Pour un syndicaliste du CHU de Nantes cité par 20 Minutes, tout dépend en réalité de cette question cruciale des effectifs : "Il y a des personnes qui patientent beaucoup trop longtemps, car on va peiner à leur trouver un médecin disponible, on va peiner à leur trouver un lit d'accueil. C'est cette situation qui conduit à des actes de violences."  

Les syndicats réclament ainsi en priorité l'augmentation des effectifs, mais aussi la hausse des salaires, ainsi que des mesures pour assurer la sécurité des urgences qui font face à une hausse des violences à leur encontre.

4Les profs sont hostiles à la loi Blanquer 

Voté en février par l'Assemblée nationale, le projet de réforme de Jean-Michel Blanquer sur "l'école de la confiance" continue de mobiliser les enseignants. Le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer s'attend d'ailleurs à une grève d'"une certaine importance", anticipant un taux de grévistes "d'environ 15%" dans le primaire, "moins" dans le secondaire.

La loi Blanquer a été en partie rejetée par les sénateurs, le 2 mai. Mais les syndicats aimeraient voir le texte retoqué, voire abrogé. En cause, plusieurs dispositions, notamment la création d'"établissements publics des savoirs fondamentaux" (EPFS), qui fait redouter à certains la disparition des directeurs d'école. Le vote de l'instruction obligatoire à trois ans fait également grincer des dents, en obligeant les municipalités à financer la mesure pour les maternelles privées.

5Les "gilets jaunes" ont donné de l'espoir

Il s'agit de la première mobilisation unitaire depuis le début du mouvement populaire initié par les "gilets jaunes" en novembre. Si les syndicats assurent ne pas tenter de se réapproprier le mouvement, certains reconnaissent que les concessions obtenus au gouvernement à force de manifestations constituent une source d'inspiration.

C'est en effet en répondant aux revendications des "gilets jaunes" qu'Emmanuel Macron s'est dit prêt à abandonner son objectif de 120 000 suppressions de postes, le 25 avril. Suffira-t-il de se mettre en grève pour à nouveau faire plier l'exécutif ? "Il y a du sens à mobiliser quand on observe que le gouvernement est contraint par un réel rapport de force en sa défaveur", a observé Alexandra Meynard, membre du comité exécutif confédéral de la CGT, citée par Le Figaro.

Il n'y aura pas de retrait ni de renégociation du projet de loi de réforme de la fonction publique, a d'ores et déjà prévenu le secrétaire d'Etat, Olivier Dussopt. "La réponse est non, pour une seule raison, nous avons eu quinze mois de concertation, six semaines de consultations officielles, ensuite j'ai accepté beaucoup d'amendements présentés par les deux syndicats qui ont joué le jeu des amendements, la CFDT et l'Unsa, et la commission des lois de l'Assemblée s'est saisie du texte qui sera examiné lundi", a-t-il déclaré sur CNews, interrogé sur un possible retrait ou report du texte.