Pourquoi tant de statues antiques égyptiennes ont-elles le nez cassé?

Alors qu’à Paris s’ouvre l’exposition consacrée au trésor de Toutankhamon (23 mars-15 septembre 2019), le musée de la Pulitzer Arts Foundation à Saint-Louis, dans le Missouri, s’intéresse, lui, à la mutilation des œuvres d’art de l’Egypte antique (22 mars-11 août). Car il ne s’agit pas d’accidents, mais d’actes délibérés. On appelle cela l’iconoclasme, la détérioration volontaire des représentations religieuses de type figuratif, pendant l’Antiquité égyptienne.

Reproductions de statues du pharaon Akhenaton et de sa femme Nefertiti au musée de Berlin.
Reproductions de statues du pharaon Akhenaton et de sa femme Nefertiti au musée de Berlin. (IGOR ZAREMBO / SPUTNIK)

Il s’appelle Edward Bleiberg, il est le conservateur des antiquités égyptiennes du musée de Brooklyn aux Etats-Unis. C’est un spécialiste de l’iconoclasme. Quarante artéfacts, du XXVe siècle avant J.-C. jusqu’au Ier siècle de notre ère, sont présentés lors de l’exposition de Saint-Louis. "La similitude des dégâts occasionnés sur les statues prouve que c’est un acte volontaire", explique Edward Bleiberg. Certes, un nez peut facilement casser, mais comment expliquer les éclats sur les bas-reliefs à un endroit précis et unique ? On est bien face à une dégradation recherchée. Et les motivations ne manquaient pas. Acte politique, religieux ou simple rancœur personnelle.

Les anciens égyptiens accordaient beaucoup d’importance à la représentation d’une divinité ou d’un être humain. Ils pensaient qu'elle possédait la force de la divinité. Pour un être humain, une partie de son âme habitait sa propre statue. Et cela justifie ces campagnes de vandalisme, menées pour "désactiver la force de l’image", selon l’expression de Bleiberg.

La statue en granit du pharaon Amenemhat III présentée lors de l\'exposition de Monterrey en 2007.
La statue en granit du pharaon Amenemhat III présentée lors de l'exposition de Monterrey en 2007. (TOMAS BRAVO / X01760)

Pour la religion d’Etat de l’Egypte pharaonique, il y a un accord entre les rois et les divinités. Les pharaons vénèrent la divinité qui, en retour, protège l’Egypte. Statues et bas-reliefs sont le point de rencontre du surnaturel et du monde réel. Et tout acte iconoclaste peut rompre ce pouvoir. "La partie abîmée du corps ne peut plus assurer son travail", explique Edward Bleiberg. "Sans nez, la statue-esprit ne peut plus respirer, elle est morte."

Chaque vandalisme a son sens. Briser le nez, on vient de le voir, tue la divinité. On brise également les oreilles afin que la statue reste sourde aux prières. Dans les représentations humaines, c’est le bras droit qui assure l’offrande aux dieux qui est brisé. La croyance est tellement présente dans la société que le pilleur de tombe va lui aussi saccager les représentations. Certes, il cherche les biens de valeur, mais en mutilant la statue d’un riche, il se protège de la vengeance de ce dernier.

A grande échelle, précise Bleiberg, l’iconoclasme est un acte politique. Il permet aux leaders et futurs leaders de réécrire l’histoire à leur avantage. Le pharaon Thoutmôsis III a ainsi fait disparaître toutes traces d’Hatchepsout, sa belle-mère, qui assura la régence durant sept ans, et remettait en cause la légitimité du pharaon. Son fils et successeur Akhenaton va faire détruire les images des anciennes divinités pour imposer son nouveau culte dédié à Aton. Mais à leur tour, son épouse Néfertiti et ses filles furent victimes d’actes iconoclastes.

Le sphinx veille sur les pyramides de Guizeh en Egypte.
Le sphinx veille sur les pyramides de Guizeh en Egypte. (JACQUES SIERPINSKI / AURIMAGES / JACQUES SIERPINSKI)

L’iconoclasme était devenu une pratique tellement courante, que les anciens Egyptiens abritaient leurs sculptures. Dans les temples, les statues étaient placées dans des niches protégées ainsi de trois côtés. A l’arrivée du christianisme en Egypte, entre le Ier et le IIIe siècle, les dieux locaux ont été perçus comme des démons et leurs représentations ont été attaquées. Ensuite, et notamment avec l’islam, les vestiges des temps pharaoniques ont même été recyclés dans d’autres constructions. Une façon de faire du passé table rase.

Et c’est ainsi que la plus célèbre des statues égyptiennes, le Sphinx, n’a plus de nez. Non, ce n’est pas Obélix qui l’a cassé...  En fait, le Sphinx aussi a été victime d’un iconoclaste, du XIVe siècle cette fois. Un soufi qui voulait détruire ce qu’il considérait comme une idole. Signe des temps, il fut pendu pour son geste !