Féminisation des noms de métiers : L'Académie française a le "désir de tenir compte d'évolutions qui sont bonnes", estime l'académicienne Danièle Sallenave

L'académicienne Danièle Sallenave, co-autrice du rapport sur la féminisation des métiers, en explique la philosophie sur franceinfo. 

Danièle Sallenave, en avril 2011. 
Danièle Sallenave, en avril 2011.  (MIGUEL MEDINA / AFP)

L'Académie française examine un rapport sur la féminisation des noms de métiers jeudi 28 février, ce qui montre qu'elle a le "désir de tenir compte d'évolutions qui sont bonnes", estime sur franceinfo l'académicienne Danièle Sallenave, co-autrice du rapport.

franceinfo : Les noms de métiers féminins sont déjà entrés dans l'usage. L'Académie est-elle en retard ?

Danièle Sallenave : Je pense que l'Académie n'est pas en retard sur l'usage, elle se garde peut-être un peu trop, à une époque elle se gardait de vouloir le contrôler, le devancer ou se gendarmer par rapport à l'usage. Il faut qu'elle retrouve bien sa fonction qui est d'être une observatrice très vigilante de l'usage et, évidemment, elle observe en même temps : est-ce que les évolutions sont parfois conformes ou parfois peu conformes à la logique de la langue ? Si je prends "auteur", "autrice" est parfait. "Acteur, actrice". "Présentateur, présentatrice". Cela ne pose aucun problème. "Auteure", c'est acceptable, c'est un peu bizarre du point de vue de l'évolution de la langue, mais ça finira par passer. Mais "autrice" était beaucoup plus logique. C'était un peu ça l'idée de l'Académie : c'est de dire voilà comment la langue procède quand un usage apparaît. Mais quand il s'impose, l'Académie n'a nullement vocation à se rebeller contre l'usage. De toute façon ça ne servirait à rien, l'usage passera.

Pourtant en 2014, l'Académie dénonçait de "véritables barbarismes" ?

Le rapport se prononce sur ces différents noms, il est évident que parfois on est à la limite. Bien sûr "sapeuse-pompière", on est à la limite. On s'est beaucoup moqué aussi de tout ça. Jules Renard, quand on lui demandait s'il fallait féminiser "auteur" répondait "ce n'est pas la peine : 'bas-bleu' suffit", c'est dire le préjugé misogyne qu'il y avait dans sa formule. Bien sûr qu'il y a des formes qui sont peu correctes ou qui sont choquantes. Essayons d'encourager et de pratiquer les formes qui nous paraissent les moins choquantes ou parfois les plus logiques comme "autrice". À mon avis, "autrice" ne s'imposera pas, mais il est employé de nouveau un petit peu.

Dans les années 1990, Maurice Druon alors secrétaire perpétuel de l'Académie française, reprochait à Alain Rey, à la tête des dictionnaires Le Robert, de ramasser les mots dans le ruisseau.

J'occupe le fauteuil de Maurice Druon, je lui succède. Je n'entends pas le remplacer et je n'entends pas non plus être son héritière au sens où j'accepterais tout ce qu'il a pu formuler et le reprendre à mon compte. Je pense que c'était une façon absolument excessive de parler, qui était dans sa nature mais qui était liée aussi à une certaine époque, à un certain état de l'Académie. L'Académie a beau être comme on dit souvent "la vieille dame du quai Conti", elle est capable aussi de prendre conscience d'évolutions qui sont fortes et d'en tenir compte. Je pense que, pour revenir au rapport d'aujourd'hui, c'est le signe de sa présence au monde et de son désir de tenir compte d'évolutions qui sont bonnes. Il est normal que les femmes, mais les hommes le pensent aussi, étant de plus en plus visibles dans la société, dans les métiers, dans les fonctions, leur présence se voit aussi dans le nom des métiers et des fonctions qu'elles occupent. C'est indispensable. Si on continue de dire "le procureur", on ne saura pas qu'il y a des femmes procureures de la République. Qu'on dise "la procureur", "la procureure", ou "Madama la procureure", mettons du féminin de toute façon, sinon une petite fille se dira "procureur c'est pas pour moi c'est un métier d'homme". Non, il y a des femmes procureures.