Procès de Claude Chossat : dans le grand banditisme corse, "les gens sont socialement aussi crédibles qu'un élu", selon le journaliste Jacques Follorou

Le journaliste d'investigation du journal Le Monde regrette que la mafia corse soit "largement niée par les institutions, par l'opinion", qui l'associe "à une espèce de folklore".

Des policiers devant le tribunal d\'Aix-en-Provence avant l\'arrivée de Claude Chossat, le 28 octobre 2019.
Des policiers devant le tribunal d'Aix-en-Provence avant l'arrivée de Claude Chossat, le 28 octobre 2019. (GERARD JULIEN / AFP)

La mafia corse "est une vraie violence qui pèse sur une société", assure Jacques Follorou, journaliste d'investigation au journal Le Monde et auteur du livre "Parrains corses, la guerre continue" (Plon). Il veut rappeler "la réalité sociale" que représente le grand banditisme en Corse. Le repenti Claude Chossat est jugé à partir du lundi 28 octobre devant la cour d'assises des Bouches-du-Rhône pour l'assassinat en avril 2018 de Richard Casanova, un caïd de la Brise de mer, organisation mafieuse qui a sévi en Corse pendant 30 ans. L'ex-chauffeur du parrain Francis Mariani affirme que c'est son patron qui a tué Richard Casanova à Porto-Vecchio.

Que nous a appris Claude Chossat sur la mafia corse ?

Jacques Follorou : Cet homme, qui a fréquenté la Brise de mer sur la fin de son histoire, a livré à la fois des données générales qui ont permis pour la première fois, de façon étayée, de passer d'un récit souvent un peu fasciné de la part des médias à un fonctionnement dans son ensemble : une bande criminelle, une emprise sur une société, une économie et une démocratie locale. Par ailleurs, il a quand même adossé cette explication d'ordre général à des éléments très précis, très concrets, qui ont permis de crédibiliser son témoignage. (...) C'est la première fois que quelqu'un nous donne une vision de l'intérieur d'un véritable système qui est largement nié par les institutions, par l'opinion, qui associe la mafia corse à une espèce de folklore, comme si on s'amusait avec ce type de mots. C'est une vraie violence qui pèse sur une société.

Comment est-on pris dans cet engrenage du grand banditisme ?

Il ne faut pas non plus se leurrer. Claude Chossat, à l'origine, est un petit malfrat qui a été condamné pour des délits financiers, des escroqueries. Et quand il rentre dans le premier cercle de cette Brise de mer, il y trouve un intérêt financier parce qu'il lui permet de rembourser des dettes. Il lui permet aussi d'avoir une aura au sein de la société, d'être craint et de jouir, par procuration, d'une puissance. C'est là où on touche à la réalité sociale de cette mafia insulaire. Ce ne sont pas des gens qui vivent au ban de la société, des marginaux. Ces gens ont un statut, sont socialement aussi crédibles, voire plus, qu'un élu, un représentant de l'Etat, etc. Donc c'est une réalité sociale. (...) Chossat, au début, c'est quelqu'un qui est fasciné, qui en tire profit et qui, chemin faisant, avec la dérive de Francis Mariani qui le menace, craint pour sa propre vie. Il se dit "il est peut-être temps que je sauve les miens et que je me sauve moi-même". Donc il va partir en Suisse et il ne sera rattrapé qu'après. En garde à vue à Marseille, il va faire un choix entre collaborer avec l'Etat pour sauver sa vie, ou alors respecter une loi du silence face à l'institution. Il fait le premier choix et on voit bien aujourd'hui qu'il a travaillé son image pour essayer d'alléger le sort judiciaire qui sera le sien à la fin du procès.

Est-ce que Claude Chossat a des raisons de craindre une vengeance ?

La pègre se défend de façon quasi institutionnelle. Il faut pouvoir prévenir l'avenir et qu'il n'y ait pas des gens au sein du système actuel qui se disent "tiens, c'est assez facile finalement de changer de camp, d'obtenir la protection de l'Etat et donc de sauver sa peau, et de changer de vie". Donc je pense qu'il y a un signal qui sera nécessairement envoyé par l'ensemble de la pègre, y compris des groupes adversaires et ennemis. Cette question, elle en pose une autre qui est de savoir est-ce qu'on peut faire confiance à Chossat ? Cette question-là sera vraisemblablement posée par la partie civile lors du procès. Sur l'ensemble des choses qui ont été livrées et fournies par Chossat depuis ses déclarations en 2009, il y a un tiers d'éléments donnés qui ont pu être vérifiés. (...) Vous en avez un tiers qui n'ont pas pu être vérifiés. Et puis, vous en avez un autre tiers qui, vraisemblablement, s'arrange un peu avec la réalité. Ça doit appeler le citoyen et le débat public à une certaine réserve.