Maintien de l'ordre : Il y a eu un "vrai tournant" en France depuis les manifestations contre la loi Travail, selon un sociologue

Alors qu'Amnesty International dénonce des "détentions arbitraires" lors d'une manifestation à Paris le 12 décembre, le sociologue Christian Mouhanna estime que la doctrine française de maintien de l'ordre a changé ces dernières années.

Article rédigé par
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Un policier tenant une matraque à la main entouré de fumée de gaz lacrymogène lors d'une manifestation à Paris, le 30 janvier 2021. (CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP)

"On a, depuis les manifestations contre la loi Travail, depuis les manifestations Parcoursup, un vrai tournant en termes de maintien de l’ordre", a estimé sur franceinfo le sociologue Christian Mouhanna, chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP). Dans une enquête publiée lundi, que franceinfo a pu consulter, l'ONG Amnesty International dénonce des "arrestations" et des "détentions arbitraires" par les forces de l'ordre de manifestants ayant défilé à Paris le 12 décembre dernier, lors d'un rassemblement contre la proposition de loi "Sécurité globale".

franceinfo : L’enquête d’Amnesty International pose la question des consignes de maintien de l’ordre.

C’est un élément de plus qui vient confirmer ce qui a déjà été analysé, ressenti à la fois par les manifestants eux-mêmes et par les gens qui analysent un peu tous ces mouvements. C'est qu'on a, depuis les manifestations contre la loi Travail, depuis les manifestations Parcoursup, un vrai tournant en termes de maintien de l'ordre. Et j'allais dire même plus : en termes de dissuasion pour empêcher les gens d'aller manifester. Qu'on interpelle les gens considérés comme dangereux, ça, on l'a toujours un peu fait, mais ce qu'on voit actuellement, et il y a eu des discours assez forts à la fois d'Édouard Philippe quand il était Premier ministre et du président Macron au printemps 2019, où l'annonce était clairement de dire aux gens : "Attention, si vous allez manifester, vous pouvez être interpellé". Et puis, il y a l'utilisation de lois qui avaient été conçues dans les années 2010 pour lutter contre les bandes, notamment le fait de joindre un rassemblement qui a pour but d'avoir l'intention de faire des violences. On est dans des définitions très floues. Tous ces textes-là sont utilisés désormais. Le flou de ces textes est utilisé pour dissuader les gens, avec toutes ces détentions qui peuvent paraître arbitraires.

Et ce qui ne facilite pas non plus le travail des policiers, dans ces cas-là ?

Ça pose la question de ces constats parce que les policiers se plaignent souvent de ne pas être suivis par la justice. Mais on voit déjà que dans certaines affaires, c'est peut-être aussi parce que les affaires ne tiennent pas, parce que juridiquement et puis en termes de preuves, elles ne sont pas suffisantes. Là, on peut se demander si on n'a pas une multiplication de cas qui sont éventuellement transmis à la justice ou pas, d’ailleurs, on peut se poser la question si c'est le cas toujours, mais en tout cas avec des suites judiciaires qui sont impossibles, parce que les dossiers sont mal conçus. Et que parfois, la masse fait qu'on va avoir peut-être quelques bons dossiers noyés au milieu de plusieurs mauvais dossiers. Et la justice n'est pas en capacité de traiter tout ce flux.

Là, ce n’est même pas arrivé devant la justice. On parle de 124 interpellations et aucune garde à vue. On est dans une politique du chiffre de la dissuasion ?

Très certainement. Certains policiers veulent faire plaisir au préfet. Certaines personnes ont été interpellées par les Brigades de répression de l'action violente motorisées (BRAV) qui sont des Brigades anti-criminalité (BAC) transformées alors qu'elles ne sont pas spécialistes du maintien de l’ordre. Il faut qu'elles prouvent qu'elles servent à quelque chose. Et donc, pour prouver qu'elles servent à quelque chose, elles multiplient peut-être ces interpellations. On est dans une sorte de politique du chiffre, effectivement.

Selon une enquête récente, 75 % des Français ont une opinion favorable de la police. Donc, pas de quoi remettre en cause ce type de pratique ?

D'une part, ce taux est en train de baisser fortement. Vous parlez de 75 %, mais on voit que ça baisse, ce qui n'est pas le cas dans beaucoup de pays européens où la confiance dans la police s'améliore. C'est quand même intéressant de regarder ce qui se passe en dehors de nos frontières. Deuxième point : ce qui est plus inquiétant, c'est qu'on voit que ce n'est pas une unanimité. C'est qu'il y a 20 % qui apprécient de moins en moins la police. Et autrefois, c'était plutôt des jeunes de banlieue qui avait maille à partir avec la police, qui avait des problèmes à cause des contrôles d'identité, à cause de la politique des BAC dans les banlieues. Mais ce qu'on voit avec les "gilets jaunes", c'est que de plus en plus de gens appartenant à des classes moyennes qui ne sont a priori pas anti-police, à force d’être confrontés à la police, adoptent une attitude très anti-police ou en tout cas anti-police telle qu'elle fonctionne actuellement. Parce que toutes les enquêtes montrent que les gens ne sont pas en majorité contre la police, mais qu’une grande partie d'entre eux n'apprécient pas la police telle qu'elle fonctionne actuellement et notamment son instrumentalisation politique.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.