Enquête Crise des sous-marins australiens : les coulisses d'un fiasco

En septembre 2021, la France apprend que le contrat passé avec l’Australie en 2016 pour la commande de 12 sous-marins est rompu. La cellule investigation de Radio France a identifié les hommes clés de l’opération.

Article rédigé par
Philippe Reltien, Cellule investigation de Radio France - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
Contrat de sous-marins entre la France et l'Australie, les détails d'un fiasco. Illustration  (DCNS GROUP / MAXPPP)

"C’est un coup dans le dos", enrage Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, le 16 septembre 2021. La France vient d’apprendre que le contrat qu’elle a passé avec l’Australie en 2016 pour la commande de 12 sous-marins, est rompu dans le cadre d'un nouveau pacte baptisé Aukus, réunissant Canberra, Washington et Londres.

La perte de ce marché estimé à 56 milliards d'euros fait l'effet d'une bombe. Le gouvernement français et l'industriel Naval Group spécialisé dans la défense maritime dénoncent une trahison.


Entre la France et l'Australie, l'histoire avait pourtant bien commencé. En 2015, Canberra lance un appel d'offres pour renouveler sa flotte de sous-marins à propulsion diesel-électrique vieillissants. Paris est en concurrence avec le Japon et l'Allemagne pour remporter le fameux "contrat du siècle". L'entreprise française Naval Group (qui s'appellera DCNS jusqu'en 2017) décroche finalement la commande de 12 sous-marins. "L'offre française était basée sur le tout dernier sous-marin nucléaire, le Shortfin Barracuda, explique à la Cellule investigation de Radio France le Premier ministre australien d’alors, Malcolm Turnbull. Mais avec une propulsion hybride diesel-électrique, à la demande du gouvernement australien", précise-t-il.

À ce moment-là, il n'est pas question de propulsion nucléaire, pour plusieurs raisons. Certes, la France est réticente à exporter son savoir-faire, mais surtout, l'Australie n'est pas demandeuse. "L'Australie n'avait pas la maturité pour lancer un programme de sous-marins nucléaires tout de suite", affirme Hervé Guillou, l'ex-PDG de Naval Group. Canberra n'avait ni les infrastructures de maintenance, ni les spécialistes nécessaires pour manipuler l'uranium des sous-marins. À l’époque, Naval group propose donc un modèle qui présente un intérêt majeur pour l'Australie, se souvient l'ancien premier ministre Malcolm Turnbull : "C'était la possibilité de pouvoir passer d'une propulsion classique à une propulsion nucléaire en gardant essentiellement la même conception."

Hervé Guillou, PDG de Naval Group, au siège parisien le 14 février 2019 (PHILIPPE LAVIEILLE / MAXPPP)

Comble de l’histoire : lorsque le groupe français signe le contrat avec l'Australie, il marche alors main dans la main avec les États-Unis. On parle même d'un sous-marin franco-américain. La France devait construire les sous-marins, et l'entreprise américaine Lockheed Martin équiper leur système d'armement. "Si Naval Group a gagné, explique Michel Cabirol, rédacteur en chef à La Tribune, c'est parce qu'il y avait un accord tacite entre la France et les États-Unis précisant qu'ils avaient le droit de candidater. Et que s'ils gagnaient, Washington n'aurait pas d'objection."

La menace chinoise

Le contrat franco-australien va cependant vaciller, d’abord pour des raisons géopolitiques, et notamment un climat de tension grandissant entre l'Australie et la Chine. "Depuis vingt ans, il existait une entente manifeste entre Pékin et Canberra, notamment autour des ressources naturelles, explique Emmanuel Veron, enseignant-chercheur à l'Inalco et à l'École Navale. Jusqu'à la compromission avérée d'un certain nombre de parlementaires australiens dans des affaires de corruption impliquant la Chine." Pékin est perçue de plus en plus comme une menace. "Le président Xi Jinping avait promis à Barack Obama qu'il ne construirait pas d'îlots artificiels en mer de Chine. Cela faisait partie d'un deal", rappelle par ailleurs Philippe Le Corre, enseignant à l’école d’administration publique de Harvard et membre de la Fondation Carnegie pour la paix internationale.

Pékin renforce pourtant sa présence dans la région, et construit bel et bien des îlots qui lui servent de bases militaires et de renseignement. Un sentiment antichinois enfle donc à Canberra, mais aussi à Washington où les tensions se doublent d'un face-à-face économique. L'idée de s'implanter militairement chez son allié australien fait son chemin. "Les États-Unis souhaitent développer une base de sous-marins nucléaires d'attaque sur le flanc ouest de l'Australie, explique le spécialiste de l'indopacifique Emmanuel Veron. Ce serait une sorte de 'porte-avions', comme la Grande-Bretagne l'avait été pendant la Seconde Guerre mondiale, dans la perspective d'un conflit potentiel avec la Chine dans les 10, 15 ou 20 prochaines années."

Le récif de Fiery Cross, occupé par la Chine, revendiqué par les Philippines, le Viêt-Nam et Taïwan, situé dans l’archipel des Spratley Islands au sud de la mer de Chine (MAXAR TECHNOLOGIES HANDOUT / MAXPPP)

Des "pions" de Washington dans l'administration australienne

Ce qui va précipiter la chute du contrat français, c’est la présence d’anciens hauts gradés américains à Canberra. Dès 2016, l'implication des États-Unis dans la politique militaire de l'administration australienne est perceptible. L'état-major de la Marine australienne a pour conseiller Donald Winter, l’ancien secrétaire à la Marine américaine sous Barack Obama. Le comité consultatif de construction navale australien compte également parmi ses membres un certain nombre d'anciens amiraux de la marine américaine, qui sont autant de relais pour Washington. 

De l'autre côté de l'Atlantique, un autre homme-clé œuvre en sous-main. Il s'agit de Kurt Campbell, l'ancien chef des Opérations navales au Pentagone sous les administrations Bush père et Clinton. Il est aujourd'hui conseiller à la sécurité nationale du président Biden, mais il est surtout considéré comme le principal stratège de la politique américaine en Asie depuis près d'une décennie. Il a déjà réussi à convaincre le président Biden d'intensifier sa présence militaire dans le Pacifique, et plus particulièrement en Australie pour endiguer la Chine. Ce sont ces hommes clés qui vont travailler en sous-main pour écarter la France. Leur travail sera facilité en 2018 par la nomination d’un nouveau Premier ministre australien, Scott Morrison, qui ne se sent plus engagé par les promesses de son prédécesseur.

Le piège se referme

En mars 2021, une réunion secrète a lieu dans les locaux du Haut-commissariat d’Australie à Londres, entre les autorités australiennes et le patron de la marine anglaise. "Tony Radakin, le chef de la Marine royale britannique, a été invité à l'improviste, relate Larissa Brown, spécialiste des questions de défense au Times. Il n'avait aucune idée de ce qu’on voulait lui dire. Il a alors rencontré Michael Noonan, le vice-amiral de la Marine royale australienne." 

C'est là que, pour la première fois, Canberra aurait évoqué la possibilité d’évincer la France pour développer une flotte de sous-marins à propulsion nucléaire. Aux yeux des Australiens, le Royaume-Uni semble être un interlocuteur intéressant à double titre : il se sent redevable vis-à-vis des États-Unis, qui l'avaient aidé à terminer la construction de ses propres sous-marins nucléaires. Et Boris Johnson, empêtré dans le Brexit et dans la pandémie du Covid-19, rêve de renforcer une alliance avec ses alliés américains qui avait perdu de son lustre sous les présidences Obama et Trump.

Dans cette nouvelle alliance qui se dessine, chacun pense s’y retrouver. Les Australiens seront mieux protégés face à la Chine, les Américains renforceront leur position dans la région indopacifique, et le Premier ministre anglais espère alors redorer son blason en remportant une victoire diplomatique. "Boris Johnson était extrêmement satisfait de ce qu'il a présenté comme la plus grande avancée dans les relations stratégiques pour la Grande-Bretagne depuis des décennies, analyse Larissa Brown. Il a pu renforcer ses relations avec les États-Unis après avoir quitté l'Union européenne." Mais dans cette alliance baptisée "Aukus", Londres espère faire plus que de la figuration. À peine 48 heures après l’annonce de l’abandon du contrat français, les groupes anglais BAE system et Rolls Royce se sont positionnés pour équiper les futurs sous-marins.

Signes avant-coureurs

Avant d’en arriver là, un certain nombre d’alertes ont eu lieu. Juste après la signature du "contrat du siècle", une fuite de 22 000 documents détaillant les plans des systèmes de torpilles et de communications d'un autre modèle de sous-marins français vendu à l'Inde, le Scorpène, atterrissent dans la presse australienne. Une tentative de déstabilisation qui résonne, avec le recul, comme une première mise en garde.

Début 2020, nouvelle alerte. Le gouvernement australien s'inquiète de ce que le programme français a pris neuf mois de retard. En pleine pandémie, du 6 février au 6 mars 2021, le nouveau PDG de Naval Group, Pierre-Éric Pommellet, se rend en Australie. Après trois semaines de quarantaine, il rencontre ses interlocuteurs australiens et repart rassuré. Mais les négociations secrètes entre Londres, Canberra et Washington vont toujours bon train. En juin 2021, alors qu’Emmanuel Macron participe au G7 en Cornouailles, ni Boris Johnson, ni Joe Biden ne l'informent de ce qui est en train de se tramer. Une réunion secrète a lieu entre les Américains, les Anglais et les Australiens pour sceller le sort du contrat français, alors même que le président de la République française se trouve à deux pas de là.

Le président américain Joe Biden entre les Premier ministres britannique Boris Johnson et australien Scott Morrison lors du G7 en Cornouailles, le 12 juin 2021 (ANDREW PARSONS / AVALON / MAXPPP)

Les masques tombent finalement le 15 septembre 2021, date à laquelle la Maison Blanche annonce son nouveau pacte avec les Australiens et les Britanniques. "Il est normal qu'ils aient gardé le secret très longtemps, explique Larissa Brown. Les Australiens ne voulaient rien révéler tant qu'ils ne seraient pas certains du résultat. Or ils n'étaient pas sûrs à 100% que les Américains les suivraient jusqu’au bout." Une fois l’affaire rendue publique, à Washington, l’adjoint de Kurt Campbell, Rush Doshi, poste un tweet que le grand public n’aura pas repéré mais qui en dit long, avec ces simples mots : "Six mois de travail acharné !"Tweet qu’il supprimera par la suite. Six mois, c’est donc le temps qu’il aura fallu pour torpiller le contrat français.

Une impression de "déjà-vu"

Ce n’est cependant pas la première fois que la France est écartée par les États-Unis d’un contrat de ce type. Dans les années 80, Paris espérait vendre ses sous-marins nucléaires d'attaque au Canada. Les négociations semblaient en bonne voie. "La marine canadienne, comme le pouvoir politique, étaient tout à fait convaincus de l'intérêt de cette solution, se souvient Max Moulin, ingénieur en génie atomique, capitaine de vaisseau et co-auteur de l’ouvrage naval de référence intitulé Flottes de combat. Jusqu'au moment où les Américains sont intervenus en faisant une contre-proposition de prêt ou de mise à disposition de sous-marins nucléaires américains. Les Canadiens ont alors laissé tomber le contrat français. Sauf que : "ils n'ont jamais eu de retour de la part des Américains, et ils ont finalement dû acheter des sous-marins classiques britanniques d'occasion, qui n'étaient pas en bon état." L'histoire se répètera-t-elle ? Rien n’est moins sûr.

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