On vous explique la bataille des Saint-Jacques entre pêcheurs français et britanniques

Les autorités françaises craignent que des affrontements entre pêcheurs français et britanniques "se reproduisent très vite". 

Des bateaux de pêche français encerclent des navires britanniques pour les empêcher de pêcher dans la Manche au large du Havre (Seine-Maritime), le 8 octobre 2012. 
Des bateaux de pêche français encerclent des navires britanniques pour les empêcher de pêcher dans la Manche au large du Havre (Seine-Maritime), le 8 octobre 2012.  (PIERRE GUILLAUME / SIPA)

Insultes, projectiles, fumigènes… La Manche a été le théâtre de violentes altercations, mardi 28 août, lorsqu'une trentaine de navires de pêche français ont essayé d'empêcher de travailler cinq bateaux britanniques au large des côtes normandes. Les pêcheurs des deux camps se réuniront "la semaine prochaine" pour tenter de trouver un accord et calmer les tensions, a annoncé vendredi le ministre de l'Agriculture, Stéphane Travert.

Car les autorités françaises redoutent de nouveaux incidents : "Ma crainte, c'est que cela se reproduise très vite, parce que je sens que tout le monde est super remonté", a averti Laurent Jacques, le maire du Tréport (Seine-Maritime). Mais pourquoi tant d'animosité ? On vous résume les enjeux de cette bataille navale. 

Que s'est-il passé dans la Manche ? 

Trente-cinq bateaux normands ont cherché à faire fuir cinq navires britanniques d'un gisement de coquilles Saint-Jacques au large de la baie de Seine, à plus de 12 milles nautiques des côtes françaises. "Les Français sont allés au contact des Britanniques pour les empêcher de travailler. Ils se sont frictionnés. Il y aurait eu des jets de pierres, mais sans blessé ni casse. Les Français auraient presque encerclé les Britannniques", qui ont ensuite quitté la zone, a expliqué Dimitri Rogoff, président du comité régional des pêches de Normandie.

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Entre fumigènes et injures, certains navires ont joué aux bateaux-béliers en fonçant sur d'autres. Trois embarcations présentaient même des trous dans leur coque, selon France 3 Normandie, qui a diffusé des images impressionnantes de l'altercation.

"Nous recommandons à toutes les parties de garder leur calme car, au vu des vidéos, certains bateaux ont manœuvré de manière très dangereuse", a réagi auprès de l'AFP Barrie Deas, directeur général de la Fédération britannique des organisations de pêcheurs. "Les problèmes plus profonds derrière les affrontements devraient être réglés en discutant autour d'une table et non en haute mer, où des gens peuvent être blessés", a-t-il insisté. 

Mais quelle est l'origine du conflit ? 

Les Français reprochent aux Britanniques de pêcher trop et trop tôt, et ainsi d'épuiser les stocks de coquilles Saint-Jacques dans la zone. Car étant au-delà de 12 milles nautiques des côtes françaises, il s'agit d'une zone communautaire, où tous les bateaux européens ont le droit de pêcher librement. La seule réglementation européenne commune qu'ils doivent respecter concerne la puissance moteur, limitée à un certain nombre de KW/jour. Hormis cela, les navires sont simplement soumis à leurs réglementations nationales.

>> Bataille autour de la coquille Saint-Jacques : pourquoi en arrive-t-on à de tels excès ?

Or les réglementations française et britannique ne sont pas les mêmes : en France, les normes, élaborées sur la base de propositions de pêcheurs et de scientifiques, sont très strictes, pour assurer la survie des gisements de coquilles Saint-Jacques. Ce système a permis d'engendrer des années fastes, notamment en baie de Somme, zone de pêche exclusivement réservée aux pêcheurs français. France 3 Normandie rapportait en 2017, par exemple, que la pêche de la saison avait été "exceptionnelle". Un professionnel la qualifiait même de "miraculeuse": "En moins d'une heure, on faisait la récolte d'une journée."

"Nous, on s’inflige une gestion durable, c’est-à-dire avec des quotas, des heures de pêche. On n’a pas le droit de ramener tant de tonnes de coquilles par jour. On attend pendant tout l’été", explique Pascal Coquet, vice-président du comité régional des pêches de Normandie. 

On ferme la boutique du 15 mai au 1er octobre pour que la reproduction se fasse bien et que la coquille prenne bien sa taille commerciale. Et là, on voit les Anglais qui viennent toujours avant l’heure, pêcher 24 heures sur 24.Pascal Coquet, vice-président du comité régional des pêches de Normandiesur franceinfo

Car si les pêcheurs normands n'ont le droit de pêcher la coquille que du 1er octobre au 15 mai, la pêche des Britanniques n'est pas réglementée dans le temps. Les Français voudraient donc que leurs voisins se conforment au même calendrier. 

Pourquoi n'y a-t-il pas d'accord ? 

Comme ce déséquilibre réglementaire n'est pas nouveau et qu'il provoque des tensions depuis des années, des accords, régulièrement renouvelés, ont été mis en place depuis 2012. Grâce à ceux-ci, les Français offraient leurs KW/jour aux Britanniques, en échange de quoi ceux-ci acceptaient de ne pas commencer à pêcher avant le 1er octobre. Mais il y a un hic : ces accords ne valaient que pour les bateaux de plus de 15 mètres. Une faille dans laquelle se sont jetés les Britanniques pour continuer à pêcher en dehors des dates autorisées : "Depuis trois ans, les navires de moins de 15 mètres se sont multipliés, générant des tensions croissantes", atteste le comité régional des pêches maritimes de Normandie, interrogé par L'Express

En 2018, c'en est trop pour les marins français, et ils refusent de renouveler cet accord. Les gros bateaux britanniques ont donc réinvesti la zone. Les Français "se trouvent de plus en plus confrontés à des navires de pêche battant pavillon anglais, dont certains mesurent plus de 30 mètres", dénoncent des élus locaux dans un courrier au ministre de l'Agriculture. 

Ces élus en appellent au gouvernement pour sceller un accord qui soit viable et durable. "L'équilibre économique de nos pêcheries artisanales (...) impose que vous recherchiez de manière forte et urgente auprès des autorités britanniques et européennes concernées l'adoption, enfin, de règles communes", écrivent-ils. 

Comment réagissent les Britanniques ? 

Les pêcheurs britanniques ont appelé jeudi leur gouvernement à mieux les protéger. "J'aimerais que le gouvernement adopte une position plus ferme contre les Français après les agissements de leurs bateaux", a déclaré à l'AFP Andrew McLeod, capitaine d'un chalutier, dans un message envoyé depuis la mer. Les violences de mardi relèvent, selon ce marin de 49 ans, de la "stratégie française habituelle"Une pétition lancée mercredi sur le site Change.org pour "venir en aide aux pêcheurs de Brixham afin d'obtenir une protection navale contre les Français" avait recueilli près de 1 200 signatures vendredi. 

Le ministre britannique de l'Environnement, Michael Gove, s'est dit "de tout cœur avec les marins britanniques". "Ils pêchaient en toute légalité, ils avaient tout à fait le droit d'être dans ces eaux", a-t-il soutenu. Il a appelé les autorités françaises à leur garantir "le droit de pêcher sans interruption". La Commission européenne, quant à elle, a pressé la France et le Royaume-Uni de trouver une solution "à l'amiable". 

Les négociations sur le Brexit pourraient changer la donne. Dans sa version dure, la Manche pourrait être coupée en deux avec interdiction de part et d’autre d’aller pêcher dans la zone voisine. "Normalement, après le 29 mars 2019, les Britanniques seront considérés comme un pays tiers et n'auront plus accès à ces zones-là", avance Dimitri Rogoff, président du comité des pêches de Normandie. Interrogé par Le ParisienPascal Coquet, vice-président du comité régional des pêches maritimes de Normandie, soupçonne même les pêcheurs britanniques de vouloir "ravager" la zone avant de ne plus y avoir accès.

Mais le ministère de l'Agriculture, cité par Le Parisien, tempère : "Tout le monde a intérêt à préserver la coquille Saint-Jacques, il faut maintenir un accès réciproque", y compris pour que les navires français puissent continuer à pêcher dans les eaux britanniques. "Aujourd'hui, les pêcheurs du nord de la France réalisent 40% de leur pêche annuelle dans les eaux britanniques, a rappelé Sébastien Jumel, le député-maire PCF de Dieppe (Seine-Maritime). Il ne faudrait pas que la pêche soit la grande perdante du Brexit."