Les agriculteurs face à la sécheresse : "Il va falloir s’interroger sur la direction que prend l’agriculture française et européenne"

"L’industrialisation d’un certain modèle, qu’il soit agricole ou de la société en général, participe forcément à la dégradation du climat", a affirmé le secrétaire national de la Confédération paysanne.

Le secrétaire national de la Confédération paysanne Nicolas Girod, lors d\'une manifestation devant l\'Assemblée nationale, le 23 mai 2018.
Le secrétaire national de la Confédération paysanne Nicolas Girod, lors d'une manifestation devant l'Assemblée nationale, le 23 mai 2018. (VINCENT ISORE / MAXPPP)

"D’années en années, ça devient de plus en plus compliqué, il va falloir s’interroger sur la direction que prend l’agriculture française et européenne", a estimé lundi 22 juillet sur franceinfo Nicolas Girod, secrétaire national du syndicat agricole Confédération paysanne. Une nouvelle canicule s'ajoute à la sécheresse qui touche une grosse partie de la France, 73 départements ont pris des mesures de restriction d’eau. Le ministre de l'Agriculture a annoncé qu’il allait demander le versement de 70% des aides de la PAC [Politique agricole commune] au mois d’octobre, soit une avance de trésorerie d’un milliard d’euros.

franceinfo : Cette situation est-elle inquiétante pour tous les agriculteurs et éleveurs en France ?

Nicolas Girod : Oui, on a des remontées d’énormément de régions et de départements. C’est inquiétant, pour les éleveurs, pour les cultures qui ont été semées au printemps. On est dans une période avec un gros déficit d’eau qui fait suite à une période l’an dernier où il y avait déjà du déficit, donc c’est quelque chose qui accentue le phénomène. On voit bien que d’années en années, ça devient de plus en plus compliqué. Donc, c’est là où à un moment donné, il va falloir s’interroger sur des mesures à prendre à plus long terme pour pallier ça. Pour le moment, on a des annonces du ministre [de l’agriculture] qui vont dans le bon sens, mais qui arrivent très tardivement. On a l’impression qu’on est en train de mettre un emplâtre sur une jambe de bois. Il va falloir s’interroger sur la direction que prend l’agriculture française et européenne.

Est-ce que vous considérez que les formes actuelles d’agriculture et d’élevage, parfois intensives et industrielles, sont aussi responsables de ce qui se passe en ce moment ?

L’industrialisation d’un certain modèle, qu’il soit agricole ou de la société en général, participe forcément à la dégradation du climat et participe forcément à ces épisodes de canicule et de forts dégâts climatiques, comme les tempêtes de grêle qu’on a pu voir en Auvergne-Rhône-Alpes. On voit que ces dégâts-là sont de plus en plus violents, de plus en plus fréquents, et forcément, l’industrialisation de l’agriculture y participe. Justement, on est en pleine actualité avec la ratification du Ceta à l’Assemblée nationale, l’accord de libre-échange avec le Canada. Il nous semble qu’il est particulièrement incohérent de continuer à signer des accords de libre-échange, qui participent à industrialiser le modèle agricole et donc à multiplier les dégâts climatiques et à la fois à faire des annonces sur l’impact de la sécheresse. Il y a une contradiction.

De la même manière, il est important de réfléchir au stockage de l’eau, mais au-delà de ça il est important de réfléchir à l’utilisation de cette eau. Est-ce qu’on va l’utiliser pour développer toujours le même modèle agricole, intensif, productiviste, voué à l’exportation, ou est-ce qu’à un moment donné on réoriente le modèle agricole ?

Justement, vous considérez que les agriculteurs devraient produire autrement et autre chose ?

C’est l’objectif de la Confédération paysanne et c’est l’objectif que devrait avoir la Politique agricole commune (PAC) européenne, qui est remise en discussion pour arriver sur une nouvelle politique, qu’on voudrait appeler "politique agricole et alimentaire commune". Parce qu’il faut remettre la souveraineté alimentaire au cœur des débats agricoles. C’est-à-dire que l’agriculture doit prioritairement subvenir aux besoins alimentaires de sa population, donc française et européenne. Et pour ça, le stockage de l’eau notamment doit aller en priorité vers la consommation humaine, deuxièmement vers l’abreuvement des animaux et ensuite vers les cultures qui sont directement pour l’alimentation humaine et à forte valeur ajoutée pour les producteurs. Enfin, il doit aller vers les cultures pour l’alimentation animale.

En ce moment, beaucoup d’éleveurs entament des réserves de fourrage. Est-ce un problème ou ces réserves sont justement là pour ça ?

C’est clairement un problème. Entamer ses réserves de fourrage maintenant, des fourrages qui normalement sont destinés à nourrir les animaux l’hiver quand il n’y a plus à manger dehors, ça veut dire qu’il y en aura moins cet hiver et donc pas assez pour les animaux. Surtout que dans certaines régions où ils les ont déjà entamées, je pense à la région Auvergne-Rhône-Alpes ou la région Paca, ils n’avaient plus du tout de stock parce que l’an dernier il y a déjà eu un épisode de sécheresse très fort.

Donc on se retrouve aujourd’hui avec des éleveurs qui n’ont plus à manger pour leurs animaux, qui puisent dans leur stock qui devrait leur servir pour l’hiver et qui n’auront plus de trésorerie pour en acheter. Ça va poser de graves problèmes et il faut que le ministre de l’Agriculture prenne bien conscience de ça. Le fait de promettre des avances de trésoreries de la PAC au mois d’octobre est intéressant mais ça arrive trop tard.