Infographies De plus en plus âgés, mieux formés, mais parfois très pauvres... Qui sont les agriculteurs en France aujourd'hui ?

Article rédigé par
Jérémy Fichaux - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min.
En 50 ans, la population agricole a fortement diminué et vieilli, et les syndicats s'inquiètent du renouvellement des générations. (JEREMIE LUCIANI / FRANCEINFO)

A l'occasion du Salon de l'agriculture, franceinfo dresse le portrait des agriculteurs de l'Hexagone en infographies.

Les années se suivent et se ressemblent dans le monde de l'agriculture. Les derniers chiffres du recensement agricole de 2020, dévoilés en décembre dernier, dépeignent une nouvelle fois un secteur où le déclin démographique s'ajoute aux difficultés économiques. Alors que s’ouvre la 58e édition du Salon de l’agriculture, à Paris, samedi 26 février et jusqu'au 6 mars, franceinfo dresse le portrait robot des agriculteurs français.

Les agriculteurs restent principalement des hommes

Dans ce secteur d'activité, les hommes représentent la grande majorité des effectifs. En 2019, les femmes ne représentaient qu'un peu plus du quart (26,6%) de la population d'agriculteurs selon l'Insee. Une part plus faible qu'en 1982 (38,7%). "Les chiffres montrent nettement qu’il n’y a pas de féminisation du métier", constate François Purseigle, sociologue du monde agricole. Interrogé par franceinfo, il reconnaît que la place des femmes a souvent été liée à celle de leur mari dans l'histoire de cette profession. Quand celui-ci était chef d’exploitation, sa conjointe travaillait dans les champs, sans réel statut.

Cette disparité persistante s'explique notamment par "la pénibilité actuelle du travail à la ferme" estime Jérôme Volle, vigneron en Ardèche et vice-président de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA). A l'avenir, il voit la profession se mécaniser davantage. De ce fait, le syndicaliste espère une recrudescence du nombre d'agricultrices : "Plus nos métiers seront accessibles physiquement, plus nous serons dans la capacité d’accueillir un public à la fois urbain et féminisé."

De là à imaginer un jour une parité entre les femmes et les hommes dans l’agriculture ? Nul ne peut le prédire. Cependant, Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne, pense qu’elle serait un "réel atout" pour un secteur à majorité masculine. "Pour le coup, elles auront des prises de décisions et des orientations différentes, permettant de sortir du schéma compétitif actuel de voisins jouant à celui qui aura le plus gros tracteur et la plus grosse ferme", espère celui qui est producteur de lait dans le Jura.

Deux agriculteurs sur trois ont plus de 45 ans

Les chiffres de l'Insee sont la photographie d'un monde agricole vieillissant. Si le recensement de 1999 montrait plutôt un rajeunissement par rapport à 1982, la tendance s'est inversée. Alors que près d'un agriculteur sur deux (47%) avait entre 25 et 44 ans, cette tranche d'âge ne représente plus qu'un agriculteur sur trois (32%). La proportion des agriculteurs entre 45 et 59 ans est redevenue similaire à celle de 1982 (51%). La part des plus âgés (60 ans et plus), tombée à 5% en 1999, atteignait 15% en 2018. Autant d'agriculteurs qui sont susceptibles de partir à la retraite dans un futur proche.

Le secteur va faire face à un défi démographique : un tiers des agriculteurs (33%) a plus de 60 ans ou atteindra cet âge dans les cinq années à venir, et pourra alors prétendre à partir à la retraite. Si cela peut inquiéter la Mutualité sociale agricole, d'autres voient cette échéance d'un bon œil. "Je préfère le voir comme une opportunité. Si on fait les bons choix politiques et syndicaux en matière de revenu et d’image du métier, on pourrait se retrouver dans 15 ans avec une meilleure agriculture", espère Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne.

Les agriculteurs de 25 à 44 ans constituent tout de même un tiers de la population agricole, et pourraient représenter la relève. La part des 16-24 ans dans le monde du travail, en revanche, ne pèse quasiment rien, car une grande partie des futurs agriculteurs poursuivent désormais leur enseignement jusqu'au baccalauréat, voire vers un diplôme de l'enseignement supérieur comme le BTS.

Ils sont de plus en plus diplômés

"J’aurais pu aller travailler dès l'obtention de mon bac pro, mais je trouve ça plus avantageux d’avoir un plus gros bagage scolaire", explique Flavien Jezequel, étudiant en BTS au lycée agricole de Pommerit (Côtes-d'Armor). Dans les années 1970, il était rare qu’un agriculteur soit diplômé. Aujourd'hui, un agriculteur sur deux est au moins titulaire du baccalauréat (25,5% ont arrêté les études à ce niveau, et 26,4% sont diplômés de l'enseignement supérieur). Tous les ans, près de 200 000 élèves sont formés dans les 800 établissements consacrés au monde agricole, selon le ministère de l'Agriculture.

Cette tendance reflète l'évolution d'une profession de plus en plus complexe. "Être agriculteur, c’est être capable de maîtriser de nouvelles formes juridiques, de vendre ses produits, et de créer une entreprise pour faire de la méthanisation ou de l’énergie photovoltaïque", énumère le sociologue François Purseigle.

"S'il y a plus de diplômés, c'est parce que l'octroi des aides financières a changé dans la législation", ajoute Pierre Bernabé, directeur de l'Union nationale rurale d'éducation et promotion (UNREP). Ainsi, pour prétendre à la dotation jeune agriculteur, une aide financière à l’installation de 32 700 euros en moyenne, il faut aujourd'hui que le porteur de projet ait au moins obtenu le baccalauréat ou le brevet professionnel responsable d'entreprise agricole.

Les chefs d’exploitation sont de moins en moins nombreux

Les chiffres ne laissent nul doute : il y a toujours moins de chefs d’exploitation en France. Définis par l'Insee comme "les personnes physiques assurant la gestion courante de l'exploitation", ce sont eux qui constitutent la majorité des agriculteurs exploitants, catégorie socio-professionnelle qui inclut aussi les associés et les aides familiaux non-salariés. Depuis 1982, le nombre de chefs d'exploitation diminue d’environ 2% en moyenne chaque année. Aujourd'hui, c'est l’équivalent de 31 846 agriculteurs en moins en un an.

"On est obnubilés par la question des chefs d’exploitation. Mais l'enjeu c'est le renouvellement des actifs agricoles, les femmes et les hommes qui vont assumer le travail agricole", nuance François Purseigle, également membre du groupe d’études et de recherches sur les mutations de l’entreprise agricole de l'INP-Ensat de Toulouse.

Le sociologue remarque l'existence d'une "inadéquation entre l’offre de fermes à reprendre et la demande des nouveaux porteurs de projets". Il ajoute : "Vous avez des jeunes et des moins jeunes qui voudraient s’installer sur des micro-fermes, alors même qu’il y a plein de petites fermes [de taille modeste mais plus importante] à reprendre." Les fermes déjà existantes ne trouvent pas toujours preneur, et les chefs d’exploitation les cèdent aux exploitants du voisinage. Par conséquent, le nombre d'exploitations en France baisse considérablement, alors que la surface agricole utilisée a augmenté de 12 hectares en moyenne par exploitations entre 2010 et 2020.

L'augmentation des volumes de travail (55 heures en moyenne par semaine d'après l'Insee) force les chefs d'exploitation à avoir recours à une main-d'œuvre additionnelle, en recrutant davantage de salariés permanents, saisonniers ou occasionnels. En 20 ans, ces autres actifs agricoles sont passés de 282 000 à 328 000, soit une augmentation de 16%.

"La crise du Covid a révélé les forces de l’agriculture française, mais aussi ses fragilités, analyse François Purseigle, notamment son degré de dépendance à l’égard du salariat occasionnel ou saisonnier, particulièrement dans les secteurs viticole et des fruits et légumes". Ce nouveau schéma, où l'activité agricole est déléguée à des employés, ne plaît pas à tout le monde. "Il ne faudrait pas que cela aille trop loin. Il ne faut pas délaisser notre travail, comme on a laissé la transformation de nos produits aux industriels, qui captent aujourd’hui la majeure partie de la valeur ajoutée", soulève Nicolas Girod, de la Confédération paysanne.

Leur activité est de moins en moins familale

Dans les années 1960-1970, devenir agriculteur était un héritage, et une exploitation pouvait être transmise au fil des générations. Aujourd’hui, l'agriculture est de moins en moins une affaire de famille. L'Agreste, le service statistique du ministère de l'Agriculture, observe une forte baisse des actifs familiaux, les personnes non-salariées travaillant pour un chef d'exploitation appartenant à leur famille, notamment les conjoints. Entre 1970 et 2010, leur nombre était passé de plus d'1,9 million à 220 000, soit une chute de 88,5%. Les données issues du recensement agricole de 2020 sur ce point ne sont pas encore disponibles, mais rien n'indique que la tendance se soit inversée.

On remarque également une légère augmentation des installations "hors cadre familial", c'est-à-dire de la part des nouveaux agriculteurs qui n'exploitent pas une ferme héritée de leur famille. D'après le ministère de l'Agriculture, elles représentaient 26% des nouveaux installés en 2015, 29% en 2016, 32% en 2017. En 2020, ce taux s'élevait à 33% selon les Jeunes agriculteurs, un autre syndicat de la profession.

"Il faut arrêter de se dire qu’on va remplacer les générations de paysans avec les fils et petits-fils."

Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne

à franceinfo

Si cette tendance peut sembler prometteuse pour le renouvellement de la population agricole, en déclin démographique, il est difficile d'établir si ces nouveaux installés sont réellement issus d'un milieu différent, ou s'il s'agit d'enfants d'agriculteurs ayant simplement choisi de s'installer ailleurs que sur l'exploitation familiale. "C’est un angle mort de l'appareil statistique. Nous avons aucun chiffre nous permettant de quantifier ces personnes non-issues du milieu agricole", met en garde François Purseigle.

Un ménage agricole sur cinq vit sous le seuil de pauvreté

"Quand on connaît le temps engagé quotidiennement, c’est d’une grande tristesse de savoir qu’un agriculteur vit encore sous le seuil de pauvreté", se désole Jérôme Volle, vice-président de la FNSEA. La rémunération est devenu le combat de tout une fillière. Chaque année, des agriculteurs manifestent leur mécontentement face à la grande distribution et à la concurrence européenne.

"Rare sont ceux qui font fortune dans l'agriculture. L'argument, c'est le métier passion, avec un confort de vie, suivant leur conviction", reconnaît Pierre Bernabé, directeur de l'UNREP. En 2018, près d’un ménage agricole sur cinq (18,1%) vivait sous le seuil de pauvreté, alors fixé à 1 063 euros mensuel, observait l'Insee.

Le constat varie selon le secteur d’activité du ménage. Les plus touchés sont les éleveurs. Ainsi, un quart des ménages agricoles élevant des bovins pour leur viande vit sous le seuil de pauvreté, et 10% d’entre eux ont un niveau de vie inférieur à 714 euros par mois après impôts. Les revenus du secteur de la culture fruitière fluctuent également énormément. Si 10% des producteurs de fruits vivent avec une somme supérieur à 4 135 euros mensuels, la pauvreté touche 23,3% des ménages. En cause, "la concurrence espagnole, hollandaise ou polonaise", selon Nicolas Girod de la Confédération Paysanne, mais avant tout "des situations météorologiques instables".

En octobre, le Parlement a adopté la loi Egalim 2, visant à mieux rémunérer le monde agricole. Elle généralise notamment les contrats écrits d'au moins trois ans entre l'agriculteur et l'entreprise qui va transformer ses produits, et oblige à prendre en compte les coûts de production. Les négociations commerciales annuelles entre la grande distribution, d'un côté, et les industriels et producteurs, de l'autre, doivent s'achever le 1er mars et se tiennent dans une atmosphère tendue, sur fond d'inflation. Les manifestations d'agriculteurs réclamant de meilleurs prix se sont multipliées ces derniers mois. Tous les syndicats le disent : obtenir une meilleure rémunération du monde agricole est définitivement devenu "l’enjeu de demain".

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