Alimentation : pourquoi le plan de l'UE pour verdir la production agricole hérisse la principale fédération du secteur

Cette stratégie intitulée "De la ferme à la fourchette" a été validée, mardi, par les eurodéputés à Strasbourg. Elle vise notamment à augmenter la part de l'agriculture biologique et à réduire les pesticides.

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Un champ de blé photographié le 12 juillet 2021, avant la moisson, à Cazalrenoux (Aude). (JUSTINE BONNERY / AFP)

D'ici à 2030, réduire de moitié l'usage de pesticides, de 20% celui d'engrais, consacrer un quart des terres cultivées à l'agriculture biologique… Tels sont les objectifs de la stratégie européenne intitulée "De la ferme à la fourchette", qui vise à rendre l'alimentation "plus saine et plus durable" en Europe. Cette stratégie, dévoilée en mai 2020 par la Commission européenne, a été votée, mardi 19 octobre, par le Parlement européen (452 voix pour, 170 contre et 76 abstentions), et devra faire l'objet de propositions législatives pour devenir contraignante. Mais elle se heurte au mécontentement de la principale organisation représentative des agriculteurs et de leurs coopératives au niveau de l'UE, le puissant Copa-Cogeca. Franceinfo vous explique pourquoi.

Parce que le syndicat agricole majoritaire s'oppose à toute réduction imposée des pesticides

Première raison : le Copa-Cogeca, présidé par la Française Christiane Lambert (également à la tête du principal syndical agricole français, la FNSEA), s'oppose à tout objectif contraignant de réduction des pesticides. "L'impact sera une réduction sans précédent de la capacité de production de l'UE et des revenus des agriculteurs", fait valoir le syndicat, cité par l'AFP.  

Pour étayer ses propos alarmistes, la fédération des syndicats agricoles européens se réfère notamment à une étude du Joint Research Centre (en anglais), le service scientifique de la Commission, publiée en août. Ce rapport projette en effet des baisses de rendements de 10% à 15% pour les céréales, oléagineux, viandes bovine et porcine, si la stratégie européenne "De la ferme à la fourchette" était appliquée, en s'appuyant sur divers scénarios. Mais il précise aussi ne fournir que des projections "indicatives", sur des modèles incomplets. 

L'eurodéputé vert Benoît Biteau, cité par l'AFP, répond que les évaluations brandies par le Copa-Cogeca "sont basées sur l'agriculture conventionnelle, en monoculture. (...) Mais avec des pratiques agro-écologiques comme le mélange de variétés, on n'observe pas ces baisses de productivité." "Et si on n'utilise plus de pesticides et d'engrais de synthèse, on fait dégringoler les coûts de production qui plombent les revenus des agriculteurs", assure-t-il. 

Parce qu'il estime que l'Europe sera plus dépendante des importations

Autre risque mis en avant par le Copa-Cogeca : le risque de perte de souveraineté alimentaire. Les baisses d'émissions carbone, selon lui, seront effacées "par les besoins d'importations de pays moins 'verts'". Le gouvernement français est d'ailleurs sur la même ligne que le syndicat agricole européen majoritaire"J'espère que les esprits chagrins ou qui ne souhaitent pas ouvrir les yeux vont définitivement le faire", avait ainsi réagi fin septembre le ministre de l'Agriculture, Julien Denormandie, soulignant le risque d'un "non-sens en termes de souveraineté et d'environnement".

De son côté, le syndicat européen des fabricants de pesticides CropLife, vaste organisation représentant l'agrochimie (dont les géants Bayer, DuPont, Syngenta...), a également agité le spectre d'une Europe dépendante des importations alimentaires si sa production s'effondrait.

Cette organisation fait partie de celles qui ont joué un rôle intense de lobbying contre le texte, rapporte Le Monde. L'eurodéputé vert Benoît Biteau a d'ailleurs dénoncé sur son compte Twitter le rôle très actif des lobbies sur le sujet, que ce soit ceux des fabricants de pesticides ou ceux des industries de l'agroalimentaire.

Parce qu'il juge qu'il faut des mesures d'accompagnement

Le Copa-Cogeca réclame enfin des études d'impact et des mesures pour accompagner les agriculteurs, dont les "clauses miroirs" (qui obligent les produits importés à respecter les mêmes règles environnementales que dans l'Union européenne). Sa présidente Christiane Lambert a d'ailleurs retweeté un message en ce sens de Jérémy Decerle,  ancien président des Jeunes Agriculteurs (un syndicat lié à la FNSEA) et député européen élu sur une liste LREM. 

Mais la commissaire européenne Stella Kyriakides a de toute façon assuré que Bruxelles allait "mener des études d'impact" avant toute proposition législative, car "les modèles existants sont incapables d'intégrer les évolutions de la demande, ni les pertes de production en raison du changement climatique et d'une biodiversité dégradée" si rien n'est fait contre les émissions de gaz à effet de serre. 

Même si le texte a été voté par les eurodéputés mardi, il est loin d'entrer en application. Le récent compromis entre eurodéputés et Etats sur la future Politique agricole commune (PAC), qui sera voté en novembre au Parlement européen, n'intègre pas les objectifs de la stratégie "De la ferme à la fourchette". "Ce sera une gageure de rendre les deux cohérentes" et de surveiller l'enveloppe de la PAC "pour éviter qu'un lobbying important n'essaye de déconstruire, voire d'enterrer la stratégie" de sécurité alimentaire votée par le Parlement, prévient auprès de l'AFP Benoît Biteau.

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