Vrai ou fake La France a-t-elle créé un million d'emplois depuis 2017, comme l'affirme Bruno Le Maire ?

L'ordre de grandeur avancé par le ministre de l'Economie est correct. Toutefois, Emmanuel Macron a hérité d'une bonne dynamique sur le marché du travail et les destructions d'emploi durant la crise sanitaire ont été limitées grâce au "quoi qu'il en coûte".

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Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, lors d'une réunion avec ses homologues européens à Bruxelles (Belgique), le 18 janvier 2022. (EU COUNCIL / ANADOLU AGENCY / AFP)

"La crise économique est en train de disparaître." Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire a vanté, lundi 24 janvier, le bilan du quinquennat d'Emmanuel Macron en matière d'emploi notamment. "Un million d'emplois ont été créés au cours des cinq dernières années", a assuré le ministre au micro de franceinfo. Le chiffre qu'il avance est-il exact ? Quelle réalité traduit-il ?

L'"ordre de grandeur" d'un million d'emplois créés depuis 2017 est correct, confirme à franceinfo Vladimir Passeron, chef du département de l'Emploi et des revenus d'activité à l'Insee. Dans le détail, 764 500 emplois salariés, publics et privés, ont été créés entre début 2017 et fin décembre 2019, selon les données trimestrielles de l'Insee. En 2020, sous l'effet de la crise sanitaire, la dynamique s'est inversée et près de 315 000 emplois salariés ont été détruits.

Les quelque 576 000 créations d'emplois salariés enregistrées au cours des trois premiers trimestres de 2021 ont toutefois "plus que compensé" ces destructions, relève l'Insee dans sa note de conjoncture publiée en décembre. Entre début 2017 et fin septembre 2021 – date des dernières données de l'Insee disponibles –, environ 1,03 million d'emplois salariés ont donc été créés. Un chiffre auquel il faut ajouter 246 000 emplois non salariés créés entre 2017 et 2020, selon le dernier décompte de l'Insee.

La baisse du chômage amorcée en 2015

Comment interpréter ces données ? En considérant d'abord le contexte économique dont Emmanuel Macron a hérité. A son arrivée à l'Elysée, au deuxième trimestre 2017, le taux de chômage était de 9,5%. Il s'est stabilisé à 8,1% au troisième trimestre 2021, d'après l'Insee. Or, "la dynamique du marché du travail était déjà plutôt favorable" avant 2017, rappelle Vladimir Passeron. La tendance à la baisse était amorcée depuis mi-2015, sous la présidence de François Hollande.

Dans cette conjoncture favorable du début du quinquennat, il apparaît difficile d'évaluer si les premières réformes gouvernementales, comme celle du Code du travail, ont tenu un rôle dans les créations d'emplois enregistrées avant la crise sanitaire. "Tout est multifactoriel sur le marché du travail", résume l'économiste Eric Heyer, spécialiste du marché du travail auprès de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Un effet "quoi qu'il en coûte"

La crise sanitaire et les confinements ont ensuite porté un franc coup d'arrêt à cette dynamique. En 2020, l'économie française a connu ses premières destructions nettes d'emploi depuis la crise économique de 2008-2009, explique l'Insee dans une note publiée en octobre 2021. Avec 135 000 emplois salariés en moins au cours de l'année, l'hébergement-restauration est le secteur d'activité qui a payé le plus lourd tribut. Environ 70 000 emplois ont également été détruits dans les "autres activités de services", catégorie qui regroupe notamment les activités culturelles et de loisirs.

Au total, en 2020, "un peu plus de 1% de l'emploi salarié" a été détruit, calcule Vladimir Passeron. Ce chiffre doit cependant être interprété au regard de la chute de 8% du produit intérieur brut (PIB) sur la même période.

"Habituellement, dans une situation de récession de l'activité, c'est-à-dire une très forte baisse de l'activité, le recul de l'emploi est de même ampleur. Or, en 2020, il y a eu un décalage entre le recul de l'activité et celui de l'emploi."

Vladimir Passeron, statisticien à l'Insee

à franceinfo

Dit autrement, "l'emploi ne s'est pas ajusté au choc sur l'activité", ajoute l'économiste Eric Heyer. Le "quoi qu'il en coûte" a limité l'impact de la pandémie sur le marché du travail, assurent les experts interrogés par franceinfo. "La différence avec la crise économique de 2008, c'est que le gouvernement a massivement eu recours au chômage partiel", éclaire Eric Heyer. Les entreprises ont été incitées à garder le maximum de salariés pour restreindre les destructions d'emplois. Au plus fort de la crise, en avril 2020, 8,4 millions de salariés ont bénéficié de ce dispositif, selon les chiffres de la direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares).

L'année 2021 a ensuite été marquée par un effet de "rattrapage" sur le front des créations d'emplois, embraye Vladimir Passeron. Porté par la reprise de la croissance, la levée progressive des restrictions sanitaires, notamment des fermetures administratives, l'emploi salarié se situait fin septembre "nettement au-dessus de son niveau de fin 2019", selon la note de conjoncture de l'Insee publiée en octobre.

En contrepartie, "la dégradation des finances publiques"

"Par symétrie, l'emploi a principalement retrouvé son niveau d'avant-crise dans les secteurs où il avait le plus baissé", complète Vladimir Passeron. Ainsi, 470 000 emplois ont été créés dans le tertiaire marchand au cours des trois premiers trimestres.

Ces chiffres illustrent "un choix politique", observe Eric Heyer, qui rappelle que "la volonté du gouvernement était avant tout de maintenir l'emploi" durant la crise sanitaire. Entre mars 2020 et août 2021, le gouvernement a estimé le coût des mesures d'aide aux entreprises à 240 milliards d'euros, dont un tiers de subventions et deux tiers de prêts.

"La contrepartie de ces emplois sauvegardés, ce sont les déficits et la dégradation des finances publiques", fait valoir l'économiste. Le déficit public français s'est creusé à 9,2% du PIB en 2020 et devrait avoisiner les 7% en 2021, contre 3,1% avant la crise sanitaire. Pour l'heure, le gouvernement se montre "prudent" dans la gestion de ces déficits. "Je préfère que l'on prenne le temps pour revenir à l'équilibre plutôt qu'étouffer la croissance et l'emploi", a justifié le ministre des Comptes publics, Olivier Dussopt, sur Sud Radio.

Outre les conséquences sur les finances publiques, d'autres nuances doivent également être apportées. Tous les secteurs d'activité n'ont pas connu de créations nettes d'emplois ces cinq dernières années. Le déclin industriel s'est poursuivi avec la perte de 16 000 emplois salariés entre début 2017 et fin septembre 2021, même si cette baisse est nettement moins marquée que sur la période précédente (environ 147 000 emplois en moins, entre début 2012 et fin septembre 2016).

Inégalités persistantes et "incertitude importante"

Par ailleurs, les travailleurs les plus précaires, en CDD et en intérim, sont ceux qui ont le plus pâti des répercussions de la crise sanitaire. "Avec le dispositif d'activité partielle, les entreprises ont été incitées à garder le maximum de salariés, et ce sont ceux en CDI qui en ont le plus profité", souligne Vladimir Passeron. Si "les inégalités en termes d'emploi se résorbent en partie", "les ouvriers, les jeunes, les moins diplômés restent beaucoup plus exposés au chômage", relève l'Observatoire des inégalités dans une analyse publiée le 18 janvier. En outre, "l'indicateur du taux de chômage ne dit pas tout de la réalité du travail", estime Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités.

"Le mal-emploi, qui rassemble le taux de précarité, le chômage et le halo du chômage [qui regroupe les personnes qui souhaitent travailler sans être considérées au chômage], se maintient à un niveau élevé."

Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités

à franceinfo

Le marché du travail continue globalement de se "fissurer" entre "des instables", qui "alternent entre CDD et intérim" et "des salariés qui occupent des emplois stables", écrivait ainsi l'Observatoire en juillet 2021.

Enfin, il est encore trop tôt pour anticiper les effets de la disparition progressive des aides aux entreprises. Si le gouvernement a sifflé la fin du "quoi qu'il en coûte" en août, des mesures sectorielles sont toujours en vigueur, notamment pour les discothèques fermées jusqu'au 16 février. "Le jour où on sortira complètement de ces dispositifs d'aide, on verra la véritable addition. Pour l'instant, on ne peut pas y répondre avec certitude", avance Eric Heyer.

"Après son très vif rebond" en 2021, l'emploi devrait encore "progresser mais en ralentissant, à l'image de l'activité économique", anticipe l'Insee dans sa note de conjoncture de décembre. Mais l'institut statistique se veut prudent : pour l'heure, une "incertitude importante demeure quant au scénario de prévision d'emploi en sortie de crise".

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