Suicides de policiers : "Il y a 90 psychologues pour plus de 100 000 agents", regrette un ancien policier

Christophe Korell réclame la mise en place de "mesures rapides", pour stopper l'augmentation du nombre de suicides des policiers.

Un drapeau en berne après le suicide d\'un policier à Montpellier, le 19 avril 2019.
Un drapeau en berne après le suicide d'un policier à Montpellier, le 19 avril 2019. (SYLVAIN THOMAS / AFP)

"Le nombre de suicides est une chose, mais ça cache un mal-être bien plus profond au sein de la police nationale", a expliqué Christophe Korell, ancien policier désormais détaché au ministère de la Justice, vendredi 26 juillet sur franceinfo. Il a réagi à l'augmentation du nombre d'agents qui se donnent la mort : 43 depuis le début de l'année, quatre ces derniers jours, selon les chiffres des syndicats communiqués à franceinfo. Un bilan déjà supérieur à celui de l'ensemble de l'année dernière. "Il y a environ 90 psychologues sur tout le territoire pour plus de 100 000 policiers", regrette-t-il en soulignant le manque de moyens du service de soutien actuel. 

franceinfo : Un policier se suicide tous les cinq jours en France, vous craignez une année noire ?

Christophe KorellOn va malheureusement se rapprocher de l’année 1996, avec ce triste record : 70 suicides, c'est cette année-là qui a vu la création du SSPO, le service de soutien psychologique opérationnel. Aujourd’hui, il faudrait peut-être revoir ses moyens déjà. Il y a environ 90 psychologues sur tout le territoire pour plus de 100 000 policiers. Est-ce que c'est suffisant ? Ensuite il faudrait voir un peu plus loin, il y a peut-être des mesures rapides qu'il faudrait mettre en place.

Je pense à ce qui se fait au Québec, je n'invente rien. Au Québec, vous avez des personnels qui sont spécifiquement formés à détecter les policiers en souffrance. C’est quelque chose qui peut être fait je pense assez rapidement. Ce sont des sentinelles, ça passe par la formation d'abord de la hiérarchie et ensuite de ces sentinelles qui sont implantées dans les services de police. On peut aussi mettre en place des formations par le e-learning, par exemple, sur les risques psycho-sociaux.

Un syndicat de policiers, qui était reçu hier place Beauvau pour en parler, dit qu'il faut s'attaquer immédiatement aux causes qui conduisent au suicide par des plans de prévention. Partagez-vous cette analyse ?

Tout à fait. À un moment donné, il faudra se poser la question des causes. Il faudrait faire une étude sérieuse. Demandons aux policiers, allons les voir un peu, essayons de faire des études avec des personnels extérieurs à la police, des psychologues… Donc essayons d'aller chercher le pourquoi on en arrive là. Le nombre de suicides est une chose, mais ça cache un mal-être bien plus profond au sein de la police nationale. Cela fait plusieurs années qu'on le dit et qu'on l’entend. C'est un travail qu'il va falloir faire de façon assez rapide.

La cellule alerte prévention, mise en place en avril, c'est un pansement sur une jambe de bois, comme le disent certains policiers ?

On va peut-être lui laisser le temps de travailler. Elle a été mise en place en avril, on est en juillet, j'imagine bien que le temps est assez court pour avoir des résultats. On ne va pas tout de suite tirer sur cette cellule, mais il faudrait qu’ils travaillent. Le problème c'est que le précédent ministre de l'Intérieur avait déjà fait du plan suicide quelque chose d'important au niveau du ministère de l'Intérieur. Mais ça fait deux ans. Entre l'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Élysée et un nouveau ministre de l'Intérieur et le mois d'avril où on a mis en place cette cellule, qu’est-ce qu'il s'est passé ?

À tout cela s'ajoute un rapport qui faisait état de conditions de travail absolument déplorables...

C’est ça, ce sont des cycles horaires qui sont difficiles dans certains services. C'est la surutilisation des policiers : on a eu des périodes d'attentats, on a eu des mouvements sociaux et des manifestations sportives. Tout ça, ce sont des choses à un moment donné qui se payent. Là, on a vécu six mois de mouvements sociaux, on verra ce qui se passera à la rentrée, mais ça ne sera pas sans laisser de traces sur les policiers. C'est sur du long terme. Donc ça, il va falloir intégrer quand même.

Vous qui avez passé vingt ans dans la police, est-ce que le mal-être est toujours aussi difficile à dire et à entendre ?

Il est difficile à dire, de par la fonction même de policier. Le policier, c’est un aidant, donc il a du mal à se mettre de l'autre côté de la barrière et à se dire qu'il a besoin d'être aidé. C'est quelque chose dans le fonctionnement psychologique des policiers, dans les services de secours même plus largement, qui est déjà difficile.

À mon avis, il faut les former à tout cela. Du coup, ces sentinelles dans les services serviraient à détecter justement ces policiers en souffrance et peut-être aller les voir. Et ça doit commencer dès l'école de police, avec un suivi derrière. Pourquoi ne pas aussi mettre en place un suivi psychologique des policiers tous les cinq ans ? C'est quelque chose qui doit suivre tout au long de la carrière. Une carrière, c'est long, c’est à peu près quarante ans de métier. Donc effectivement, il faut sensibiliser dès l'école aux risques psycho-sociaux avec après des rappels réguliers.