Entreprendre dans les cités

Plus de 700 Zones urbaines sensibles (ZUS) sont répertoriées en France. Ce sont près de 6 millions d'habitants et un taux de chômage qui atteint parfois les 40%. Pourtant, ces banlieues ne sont pas exemptes de potentiels, de talents et d'idées.

Aziz Senni, dans Monte ton biz, aux éditions Pearson, livre ses conseils pour réussir.

Qu'est-ce qui peut freiner les porteurs de projets dans ces quartiers à se lancer dans la création d'entreprise ?Aziz Senni : "La représentation négative des quartiers, qui est sans cesse renvoyée, contribue à créer un manque de confiance en soi chez leurs habitants. Alors, lorsqu'il s'agit de se lancer dans la création d'entreprise, ce manque de confiance en soi resurgit : « est-ce que je suis capable ? Vais-je y arriver ? ».Pourtant, ces jeunes porteurs de projets disposent de nombreux atouts. Ils ont l'audace, le dynamisme, le sens de l'humain et du relationnel, la capacité d'adaptation... autant de qualités indispensables à la création d'entreprise. Mais pour se lancer, il est nécessaire de dépasser ses propres barrières."Ces porteurs de projets bénéficient-ils du même appui qu'ailleurs ?A. S. : "La première fois que je suis entré dans une boutique de gestion, j'ai été étonné de l'accueil souriant et de découvrir que l'on peut être conseillé gratuitement? Dans ces quartiers, les habitants ont perdu l'habitude qu'on s'intéresse à eux, et les organismes d'appui à la création d'entreprise sont assimilés à l'administration publique. Alors il y a une réticence à se tourner vers ces structures.Mais il ne faut pas hésiter à s'y rendre. Car il est nécessaire de confronter son idée à la réalité. Ces services apportent les contacts, le réseau, les conseils et le savoir faire qui seront nécessaires pour mener à bien le projet et gagner du temps.De plus, que le projet soit ainsi étudié puis approuvé par l'un de ces organismes constitue un facteur rassurant pour les banques, qui prêteront alors une attention plus soutenue à l'entrepreneur."La création d'entreprise n'est pas réservée aux personnes ayant fait une grande école de commerce. Mais vous affirmez qu'il est impératif de continuer à se former quand on est chef d'entreprise ?A.S. : "Lorsqu'on se lance dans la création d'entreprise ont doit se poser les questions suivantes : « Quelles sont mes compétences, quelles sont mes faiblesses ? ». Cela permet de déterminer ses limites en termes de capacités physiques, mentales et de compétences pour savoir jusqu'où on peut aller? et faire avec. L'aptitude d'un entrepreneur à reconnaître qu'il a besoin d'aide est déjà une compétence.Si la création d'entreprise est une démarche individuelle, elle s'inscrit dans la collectivité. L'entrepreneur doit avoir la tête dans les étoiles ? il y a une part d'inconscience quand on se lance ? mais il doit aussi garder les pieds sur terre. Il a besoin de recruter et de s'entourer de cadres spécialisés et de faire preuve de pragmatisme dans la gestion de son entreprise.Et il n'y a pas de secret : pour mener à bien une entreprise, il faut savoir gérer la trésorerie. Alors, bien qu'il soit tout à fait possible de créer son entreprise avec peu ou pas de diplôme, il faut rattraper cette « carence ». Et continuer de se former.La présence d'un mentor a alors toute son utilité. Celui-ci, souvent chef d'entreprise également, va transmettre, guider, coacher le jeune entrepreneur qui est disposé à apprendre. Par ailleurs, de nombreux modules ou ateliers sont accessibles aux chefs d'entreprises dans les différents organismes d'appui."Comment développer son réseau quand on ne baigne pas dans le monde des affaires ?A.S. : "Les entrepreneurs dans ces quartiers ont rarement un chef d'entreprise dans leur entourage. Les organismes d'appui apportent des contacts, mais ce n'est pas suffisant. Il faut être proactif, ce qui signifie faire preuve d'un tempérament fort. Parce qu'il n'est pas si facile de frapper aux portes, de s'incruster aux réunions de chefs d'entreprise. On peut avoir le sentiment de ne pas être à sa place. Mais il faut oser. Avoir la bonne gestuelle ? c'est le corps qui s'exprime en premier ? puis la bonne communication verbale, c'est primordial.Cependant, une fois que l'on est arrivé à franchir les portes, encore faut-il savoir quoi dire. Avoir le bon mot pour entrer en relation avec son interlocuteur, ce n'est pas jouer la comédie. Si vous n'êtes pas naturel, si vous ne vous intéressez pas vraiment à votre interlocuteur, cela va vite se sentir. Or, la relation business n'est qu'une conséquence d'une relation humaine. En France, c'est comme ça, on ne parle pas business d'entrée de jeu."Vous invitez les créateurs d'entreprises à s'investir dans leurs quartiers. Pourquoi est-ce important ?A. S. : "Je ne crois plus à l'intervention de l'Etat pour améliorer la vie dans ces quartiers. Le destin des banlieues est entre les mains de ceux qui y habitent. J'invite tous les créateurs d'entreprise à s'investir dans leurs quartiers. En donnant du temps. En allant à la rencontre des élèves de collèges pour parler de leur expérience et de leur parcours. par exemple. Non pas pour en faire forcément de futurs entrepreneurs, mais pour leur montrer qu'ils peuvent choisir leur voie, et ne pas se laisser imposer des orientations qu'on leur présente de manière systématique.Pour ma part, j'ai fait le choix de laisser mon entreprise implantée dans mon quartier à Mantes-la-Jolie. Cela me permet de faire du recrutement sur place, de payer des taxes qui vont être réinjectées dans le quartier."Au-delà de la promotion de l'entrepreneuriat dans ces quartiers, vous agissez en faveur du développement économique des banlieues. Pourriez-vous nous en dire un mot ?A.S. : "Le développement économique des banlieues, c'est l'intérêt de la France. C'est dans cette idée que j'avais lancé la Business Angel des Cités en 2007. Avec ce fond d'investissements, nous encourageons et accompagnons à la création d'entreprises dans ces zones urbaines. Mais nous avons aussi pour objectif de convaincre les entreprises de s'installer dans ces secteurs. Ce qui a intéressé les investisseurs ? L'idée de faire du business. En aucun cas il ne s'agit de faire de l'assistanat. Aujourd'hui, je fais une dizaine de propositions, qui vont bien au-delà de la promotion de l'entrepreneuriat dans ces zones urbaines.Il y a une synergie à créer. Par exemple, beaucoup de chefs d'entreprise sont à la recherche de personnes d'expérience pour travailler à leurs côtés. Pourquoi ne pas donner un coup de pouce financier pour favoriser l'embauche de seniors qui connaissent bien des difficultés pour trouver un emploi et ont des compétences à partager ?"

En savoir plus- Consultez le site Internet de Aziz Senni- Monte ton biz ? Les 10 commandements de l'entrepreneur des citésAziz Senni et Catherine BernardEd. Pearson, 2010224 pages, 17 eurosDe nombreux témoignages d'entrepreneurs, des fiches présentant les divers organismes d'appui à la création d'entreprise.- L'ascenseur social est en panne... : j'ai pris l'escalierAziz Senni, avec Jean-Marc PitteL'Archipel, 2005206 pages, 19, 50 euros- Business Angel des Cités- BGE (ex-Réseau des Boutiques de gestion)

Rédigé par Odile GnanaprégassamePublié le 20/01/2011