L'Allemagne grondée par Bruxelles: pourquoi le premier de la classe a des ennuis

Le meilleur élève de l'Union européenne est accusé d'exporter à outrance et de ne pas sufisamment importer, plombant l'économie de la zone euro. La Commission européenne a ouvert une enquête.

Des ouvriers travaillent sur une chaîne d\'assemblage du constructeur allemand BMW dans son usine de Dingolfing, dans le sud de l\'Allemagne, le 23 mars 2012.
Des ouvriers travaillent sur une chaîne d'assemblage du constructeur allemand BMW dans son usine de Dingolfing, dans le sud de l'Allemagne, le 23 mars 2012. (CHRISTOF STACHE / AFP)

Première de la classe, donneuse de leçons, modèle voire locomotive. Depuis 2008, les crises secouent la zone euro mais n'ébranlent pas, ou si peu, la solide Allemagne : son déficit budgétaire a été ramené à 0 en 2012 et son taux de chômage figure parmi les plus faibles d'Europe. Bref, un 20/20 ? Non, un "peu mieux faire", voire un sérieux avertissement, lancé mercredi 13 novembre par la Commission européenne. 

Pour Bruxelles, l'Allemagne minerait ses camarades en la jouant trop perso sur le plan de la politique commerciale. Angela Merkel devra-t-elle copier 100 fois : "Je dois réduire mes exportations et importer davantage" ? Francetv info vous dit pourquoi la Commission a collé Berlin.

Que reproche Bruxelles à son chouchou ?

Bruxelles s'interroge : les excédents commerciaux de l’Allemagne représentent-ils un "déséquilibre" macroéconomique susceptible de menacer la croissance du reste de la zone euro ? En français : en achetant trop peu de biens "made in UE", les Allemands n'aideraient pas leurs voisins. Pire, ils les plomberaient, en inondant le monde de leurs produits "Deutsche Qualität". Pas du jeu ?

En septembre, le commerce extérieur allemand a dégagé un excédent record de 18,9 milliards d'euros. Ce surplus équivaut à 7% du PIB national. Le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a donc rappelé le règlement intérieur : quand les excédents dépassent 6% du PIB pendant trois années de suite, ce qui est le cas avec l'Allemagne (ou à l'inverse si le déficit atteint les 4%), la Commission doit ouvrir une enquête sur l'Etat-membre concerné. Dont acte.

L'Allemagne refuse-t-elle de partager avec ses camarades? 

En guise de défense, la Fédération du commerce extérieur allemand rappelle que l'industrie allemande investit dans des pays de l'Union européenne, surtout à l'Est, et qu'elle se remet, lentement mais sûrement, à importer. "Depuis 2010-2011, après une décennie de modération salariale, la croissance du pays a en effet été surtout tirée par la demande intérieure, la reprise de la croissance et la baisse du chômage ayant permis aux partenaires sociaux de négocier des hausses de salaires plus importantes, explique à 20 minutes l'économiste Sabine Le Bayon, spécialiste de l'Allemagne à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). 

"Du coup, les importations allemandes ont été plus importantes, notamment en provenance de ses partenaires européens, qui en ont profité", poursuit-elle. Selon des chiffres publiés jeudi par l'Office fédéral de la statistique, les importations progressent désormais plus vite que les exportations.

Enfin, cet excédent commercial n'est pas uniquement le fruit d'exportations au sein de l'Union européenne. Début novembre, le Trésor américain et le Fonds monétaire international ont d'ailleurs blamé les exportations allemandes, jugées plus menaçantes que celles de la Chine. 

 Aura-t-elle des devoirs à faire ? 

Si l'Allemagne risque une sanction, elle s'expose surtout à des recommandations. Pour stimuler sa demande intérieure, Bruxelles a quelques exercices en tête : "En Allemagne, il s'agit de réduire les goulets d'étranglement de la consommation intérieure : diminuer les impôts des plus modestes, accroître les investissements publics et privés, améliorer la concurrence dans les services", plaide le commissaire européen aux Affaires économiques, Olli Rehn. Sur RMC, la vice-présidente de la Commission, Viviane Reding, a rappelé qu'en Allemagne, "les infrastructures sont défaillantes, on n’investit pas assez dans l’éducation et dans la recherche". Bruxelles supplie Berlin l'austère de dépenser. 

Quant à la révision de sa politique salariale, censée booster la consommation, elle a déja été amorcée. A Berlin, le ministère des Finances a évoqué le 31 octobre une "croissance robuste des salaires." Les chrétiens-démocrates au pouvoir et les sociaux-démocrates sont en train de négocier un accord de grande coalition, qui pourrait se traduire notamment par la création d'un salaire minimum.

Va-t-elle corriger son comportement ? 

"Vous n'allez pas expliquer à un Allemand qu'exporter c'est mal ! (...) Les excédents, tout le monde s'en réjouit. Ça fait la 'une' des journaux télé", rappelle au Monde.fr (article abonnés) Ulrike Guérot, du cercle de réflexion Conseil européen des relations extérieures (ECFR). Pour les économistes allemands, changer de cap serait pour le moins farfelu. Côté politique, Herbert Reul, président du puissant groupe CDU/CSU au Parlement européen, cité par Le Figaro.fr, estime que "freiner la locomotive économique allemande, ce serait ramener toute l'Europe en arrière."

Pays vieillissant, l'Allemagne préfère épargner que flamber. Pour Patrick Artus, chef économiste chez Natixis, interrogé par Le Monde, elle n'a "aucun intérêt" à changer. "De toute façon, un changement de comportement allemand n'aurait pas grande incidence sur la santé de l'Union monétaire car le pays n'a plus grand-chose à partager avec ses partenaires", préférant commercer au-delà des frontières européennes. 

Et si les autres avaient besoin de cours de soutien ? 

Pour Eric Rugraff, enseignant-chercheur en économie à l'université de Strasbourg et spécialiste de l’économie allemande, "le problème, c’est qu’on a mis du temps, en Europe, et notamment au sein de la Commission européenne, à reconnaître qu’il y a un vrai problème de demande au niveau européen", explique-t-il au micro de RFI, mettant en cause les politiques d'austérité. 

Selon le président de la Bundesbank, Jens Weidmann, il faut d’abord améliorer la compétitivité des pays en crise et renforcer la croissance intérieure allemande. "Ceux qui sont en faute, ce sont plutôt les Français et les Américains", explique le chroniqueur éco de RMC Jean-Marc Daniel dans un édito du 1er novembre. "Des pays nouveaux et jeunes deviennent de plus en plus riches : les Allemands leur vendent leurs produits, les équipent pour qu’ils travaillent (...). A nous d’en faire autant." Reste à appliquer la consigne.