Guyane : "La tragédie de la France est qu'elle n'est pas fière de ses outre-mer"

A la suite de la grève générale engagée depuis lundi, pour dénoncer les conditions de vie dans cette collectivité territoriale, Dominique Wolton, directeur de Recherche au CNRS, estime anormal "que l'on en arrive à une situation inégalitaire et aussi violente".

Manifestation à Cayenne, le 27 mars 2017.
Manifestation à Cayenne, le 27 mars 2017. (JODY AMIET / AFP)

Alors que la Guyane vit, ce mardi, sa deuxième journée de grève générale pour protester contre les conditions de vie dans cette collectivité territoriale, Dominique Wolton, directeur de Recherche au CNRS et auteur de La France et les Outre-mer. L'enjeu multiculturel, a estimé sur franceinfo que "la tragédie de la France est qu'elle n'est pas fière de ses outre-mer, comme elle n'est pas fière, hélas de la francophonie". "Ce n'est absolument pas normal que l'on en arrive à une situation inégalitaire et aussi violente" en Guyane, a-t-il ajouté.

franceinfo : Un syndicaliste a dénoncé sur franceinfo un manque de respect de la part de la métropole. Est-ce également votre analyse ?

Dominique Wolton : Oui, c'est évident. Quand on arrive à une situation aussi tendue que celle-ci, c'est qu'il y a eu des années de perdues. La tragédie de la France est qu'elle n'est pas fière de ses outre-mer, comme elle n'est pas fière, hélas de la francophonie. Ce qu'apportent dix collectivités territoriales sur les trois océans, c'est une chance inouïe, la diversité culturelle, l'accès à d'autres cultures, et la culture sera l'enjeu politique essentiel pour le développement. Ce que réclament les Guyanais c'est "dignité, respect, reconnaissance et dialogue", donc c'est le cœur de la politique, et comme ils disent à juste titre : 'Si on dit qu'on est des Français comme les autres, il faut nous respecter' (…). Ce n'est absolument pas normal que l'on en arrive à une situation inégalitaire et aussi violente. Ils ont raison : il faut que ce soient des politiques qui viennent, que l'on dialogue, et que l'on se respecte.

Qu'est-ce qui explique, selon vous, que "l'outre-mer ne soit pas présente dans l'espace public français", pour reprendre l'une de vos expressions ?

Il y a un contresens, on pense que l'outre-mer, c'est la colonisation française, on a le même problème avec la francophonie. D'autre part, les élites ne sont pas assez en connaissance de ce qu'apportent ces différentes cultures (…), du savoir-faire, des langues, du rapport au monde, tout ce dont le monde aura besoin. Et j'ajoute que les départements français d'outre-mer sont aussi reliés à l'Europe. Ça fait partie de la richesse de l'Europe d'être à la fois la cohabitation de 27 territoires, 27 pays, 27 langues, 27 cultures, et d'avoir, par ailleurs, ces outre-mer, donc les Européens et les Français sont complètement masochistes dans leur incapacité à comprendre que ça n'est pas un handicap, mais une richesse.

Les rapports économiques entre la métropole et l'outre-mer sont déséquilibrés, les rapports avec les pays voisins de ces départements, aussi ?

Il y a des relations difficiles, et c'est normal, avec le Brésil et le Surinam, qui sont des poudrières (…). D'autre part, l'enjeu est politique, dans l'ordre de la reconnaissance mutuelle, se faire confiance. Et, troisièmement, il faut naturellement rééquilibrer l'économie. Il ne peut pas y avoir une superbe économie scientifique et technique à Kourou, et le reste ailleurs. Vous vous rendez compte l'extraordinaire richesse que nous avons avec le plateau amazonien et la forêt ! Il y a une espèce de blocage typique, la lepénisation des esprits depuis trente ans, qui fait que l'on a l'impression que l'autre est une menace, alors que l'autre est toujours une richesse.

Dominique Wolton : "la tragédie de la France est qu'elle n'est pas fière de ses outre-mer"
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