Trois questions sur les offres de reprise de la compagnie Aigle Azur, placée en redressement judiciaire

Tandis que des milliers de passagers bloqués attendent une solution, les 1 200 salariés de la deuxième compagnie aérienne française, qui dessert notamment l'Algérie, espèrent voir émerger une offre de reprise crédible.

Des passagers attendent au comptoir de la compagnie Aigle Azur, à l\'aéroport d\'Orly, le 6 septembre 2019.
Des passagers attendent au comptoir de la compagnie Aigle Azur, à l'aéroport d'Orly, le 6 septembre 2019. (MICHEL STOUPAK / NURPHOTO / AFP)

Ils sont 14 en lice. Les repreneurs potentiels d'Aigle Azur, qui emploie près de 1 200 personnes, ont déposé leurs offres, lundi 9 septembre, tandis que 13 000 passagers sont toujours bloqués depuis l'arrêt des vols, vendredi soir. "Ces offres de reprise de la société sont toutes à parfaire et ne sont pas exécutables en l'état" a indiqué  la compagnie aérienne lundi soir. 

En redressement judiciaire, le spécialiste de la desserte de l'Algérie est dans une telle impasse financière qu'il ne peut ni dédommager financièrement ses clients, ni assurer lui-même le rapatriement des voyageurs dont le vol retour a été annulé. Pourtant, Aigle Azur intéresse quelques candidats potentiels. On vous explique ce qui attend la deuxième compagnie aérienne française.

Pourquoi Aigle Azur intéresse-t-elle des repreneurs ?

Le dossier Aigle Azur ne laisse pas la concurrence indifférente. Mais comment expliquer qu'une compagnie aérienne en faillite attire autant les regards ? Les spécialistes le savent, Aigle Azur est assise sur un précieux trésor : 10 000 créneaux horaires à l'aéroport d'Orly et un marché solide.

• De précieux "slots" à Orly. L'aéroport parisien d'Orly, fermé la nuit entre 23h30 et 6 heures du matin, est aussi limité à 250 000 mouvements d'avions par an (alors qu'il pourrait en recevoir 400 000). Un mouvement, c'est un atterrissage ou un décollage. Aigle Azur dispose de 9 800 de ces slots, ces précieux créneaux qui ne s'achètent pas (en Europe). Ils sont distribués par l'Association pour la coordination des horaires (Cohor), qui les répartit, deux fois par an, entre les différentes compagnies selon des critères précis et contrôle leur utilisation. Une compagnie aérienne garde ses slots, à condition de les utiliser suffisamment. C'est donc une denrée rare. La Cohor en redistribue environ 2 000 par an, selon Les Echos.

• Un marché "solide"Si Aigle Azur a fait faillite, c'est notamment à cause d'errements stratégiques. Elle n'en est pas moins la deuxième compagnie aérienne française, qui transporte 2 millions de passagers par an et assure des liaisons très demandées vers l'Algérie. "Le marché d'Aigle Azur est solide", estime le secrétaire d'Etat chargé des Transports Jean-Baptiste Djebbari, dans Le Parisien

Qui sont les candidats à la reprise ?

Très vite, plusieurs compagnies aériennes et entreprises de transport ont reniflé le dossier, avant d'envisager de faire une offre. Lundi, les candidats se sont fait connaître. Au total, 14 offres ont été déposées.

• Air France-KLM. La compagnie Air France KLM propose d'injecter 15 millions d'euros et de reprendre jusqu'à 70% (environ 800 emplois) des salariés français d'Aigle Azur. Air France est, de fait, très intéressée par les créneaux d'Aigle Azur à Orly, afin d'y consolider sa position dominante. Une reprise lui permettrait de se renforcer notamment sur la liaison France-Algérie et de développer Transavia. En revanche, l'activité long-courrier d'Aigle Azur n'intéresse pas Air France, qui pourrait donc la laisser à une autre société concurrente, selon Les Echos.

• L'actionnaire d'Aigle Azur, Gérard Houa. L'actuel actionnaire minoritaire (20%) d'Aigle Azur, Gérard Houa, a proposé une offre de reprise de la compagnie aérienne, selon un document que s'est procuré L'ExpressL'offre a été formulée via sa société Lu Azur (immatriculée au Luxembourg), pour un montant de 23 millions d'euros. Cette offre prévoit la reprise de 87% des 1 150 emplois actuels, à savoir les salariés au sol. "Lu Azur s'engage à reprendre l'intégralité des salariés, sauf les personnels navigants techniques [les pilotes] et personnels navigants commerciaux [stewarts et hôtesses] liés à l'exploitation des deux A 330-223 de la flotte", précise le document.  

• Les anciens patrons de Hop!, Lionel Guérin et Philippe Micouleau. C'est l'offre préférée du syndicat de pilotes SNPL d'Aigle Azur. Lionel Guérin, l'ex-patron de la compagnie Hop! est "le seul repreneur qui a pour ambition de maintenir Aigle Azur dans son intégrité dans un premier temps, puis de la développer dans un deuxième temps", selon Martin Surzur, le président du syndicat. Le groupe Guérin a en effet soumis une offre de reprise partielle, mais qui envisage de garder la totalité du personnel actuel d'Aigle Azur,.

• Le groupe Dubreuil. De son côté, le groupe Dubreuil, propriétaire majoritaire d'Air Caraïbes, a déposé une offre concernant "certaines routes du réseau long-courrier et deux A330-200 PW", selon un courrier interne que s'est procuré le magazine spécialisé Tourmag. Dubreuil s'intéresserait notamment aux liaisons vers le Mali et le Brésil. Cette offre s'élève aussi à 15 millions d'euros, mais le groupe ne garderait que 106 salariés d'Aigle Azur, a appris franceinfo de source syndicale.

• La compagnie brésilienne Azul. Aigle Azur et Azul ont une histoire commune. Les deux compagnies ont longtemps entretenu un partenariat sur les liaisons Sao Paulo-Paris, via un "partage de codes", c'est-à-dire la vente commune de billets d'avion. Selon nos informations, la compagnie aérienne brésilienne Azul a également déposé une offre de reprise partielle, lundi.

• La compagnie low cost espagnole Vueling. Pour concurrencer Transavia à Orly, des compagnies à bas coût lorgnent aussi sur Aigle Azur. L'espagnole Vueling avait, dès le mois d'août, montré son intérêt pour la liaison France-Portugal. Début août, un accord se dessinait entre la compagnie française et Vueling, qui reprendrait ainsi 40% des 9 800 créneaux d'Orly. Il ne s'agit toutefois pas d'une offre formelle, mais d'une "déclaration d'intention". EasyJet s'est également positionnée ainsi.

Quelle forme peut prendre cette reprise ?

Les syndicats d'Aigle Azur espèrent que les candidats à la reprise conserveront les 1 200 emplois de la compagnie. Le secrétaire d'Etat aux Transports, Jean-Baptiste Djebbari, souhaite trouver "un repreneur sérieux, capable d'offrir des garanties sur un maximum d'emplois". Mais rien ne garantit une reprise intégrale d'Aigle Azur. Plusieurs options son envisagées.

• Une liquidation avant rachat en pièces détachées. Pour les compagnies aériennes intéressées par une partie des activités d'Aigle Azur, "la meilleure solution serait donc d'attendre la mise en liquidation de l'entreprise, qui ne tardera pas si aucune offre crédible n'est présentée lundi", expliquent Les Echos. C'est d'ailleurs ce qu'ont proposé les candidats qui ont soumis les offres "les plus détaillées", selon la CFDT. Ils demandent une liquidation d'Aigle Azur au tribunal, apurement des dettes à la clé. Les candidats à la reprise pourront alors "racheter les activités et les actifs qui les intéressent, sans devoir reprendre les dettes et en rembauchant seulement les salariés jugés nécessaires, à de nouvelles conditions".

• Une vente "à la découpe". Raphaël Caccia, secrétaire général de la CFDT du transport aérien, estime lui qu'une offre de reprise partielle par Air France de la partie court et moyen-courrier (les A320), surtout à destination de l'Algérie, est une "quasi-certitude". Dans ce cas de figure, Air Caraïbes pourrait reprendre les long-courriers. La CFDT n'est pas hostile à ce scénario, si tous les salariés retrouvent un emploi.

• Une reprise intégrale. C'est l'hypothèse la moins probable. Presque aucune des offres soumises ne prévoit pour le moment la reprise intégrale d'Aigle Azur. Le syndicat des pilotes de ligne d'Aigle Azur aimerait voir émerger une offre de reprise intégrale, où se retrouveraient alliés Lionel Guérin et Air France. "Nous poussons très fort une solution de reprise basée sur Air France, qui serait actionnaire minoritaire disposant d'une minorité de blocage, avec Lionel Guérin qui prendrait les rênes et des investisseurs et les salariés qui entreraient au capital", explique Martin Surzur, président du SNPL d'Aigle Azur.