Sélection à l'université : "En quelques secondes, une affectation ruine votre vie"

Quelque 7 500 bacheliers n'ont pas obtenu la filière de leur choix à l'université. Francetv info a recueilli le témoignage de plusieurs d'entre eux.

Des étudiants révisent dans les couloirs de l\'université Lyon-3, en 2004.
Des étudiants révisent dans les couloirs de l'université Lyon-3, en 2004. (FRED DUFOUR / AFP)

Obtenir une mention bien au bac et n'être admise dans aucune université : Clara, 18 ans, n'en revient toujours pas. "J'ai eu des 16 et des 18 au bac ES, mais je ne pourrai même pas aller à la fac de droit !" se désole la jeune femme, originaire de Bussy-Saint-Georges (Seine-et-Marne), contactée par francetv info.

Après avoir passé les trois phases d'admission post-bac (APB) – la plateforme qui permet aux lycéens de faire leurs vœux pour l'enseignement supérieur –, Clara a obtenu son cinquième choix, une école de droit privée à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), à 8 000 euros l'année, qu'elle "ne peut de toute façon pas payer". Aucune université parisienne n'a accepté sa candidature.

Cette année, comme Clara, près de 7 500 bacheliers (sur un total de 214 000 candidats à une licence) sont toujours en attente d'une place à l'université. Le phénomène n'est pas nouveau. Depuis plusieurs années, le syndicat étudiant Unef dénonce une sélection illégale dans l'enseignement supérieur. En juillet, l'organisation étudiante a publié un rapport sur le sujet, dans lequel elle soutient que 54 universités sont hors la loi, car elles sélectionnent leurs étudiants par dossier, par entretien ou par tirage au sort. Des pratiques illégales, l'article L612-3 du Code de l'éducation stipulant que "le premier cycle universitaire est ouvert à tous les titulaires du baccalauréat".

Problème : les demandes d'inscription à l'université pour la rentrée 2015 ont augmenté de 6,5% par rapport à 2014, selon les chiffres de l'Unef, et les universités n'ont pas les moyens d'y faire face : elles manquent de places.

"Les lycéens de banlieue sont cantonnés à la banlieue"

"Après l'annonce des affectations, je suis allée aux portes ouvertes de la faculté d'Assas et de la Sorbonne pour comprendre", poursuit Clara. On lui annonce qu'elle n'est pas prioritaire car elle n'habite pas à Paris. "Pourtant, mon père y vit, et je suis la moitié du temps chez lui, s'indigne-t-elle. On m'a dit que je le regretterai toute ma vie, que je pouvais toujours attaquer l'université, mais que je perdrai. J'en ai pleuré." De fait, la plateforme APB ne tient pas compte du rapprochement géographique domicile-étude, mais du rattachement académique (l'académie de Créteil et l'université de Marne-la-Vallée dans le cas de Clara). Les facultés parisiennes sont donc en priorité ouvertes aux lycéens parisiens.

Résultat : certains se préparent à faire plusieurs heures de trajet à la rentrée. "Si je ne réussis pas à m'inscrire dans une fac plus proche, je vais devoir faire quatre heures de route chaque jour. Je n'ai pas les moyens d'aller là-bas", déplore Mohamed, 19 ans, contacté par francetv info. Bachelier du lycée Eugène-Delacroix à Drancy (Seine-Saint-Denis), il a postulé à cinq licences d'économie-gestion à Paris, avant d'être affecté à Melun (Seine-et-Marne), son sixième choix ! "La plateforme APB part d'une bonne intention, mais il y a plein d'effets pervers. Les lycéens de banlieues sont cantonnés à la banlieue. En quelques secondes, une affectation ruine toute votre vie."

Médecine, droit, psychologie, Staps... Des filières prisées 

Au-delà de l'éloignement géographique, de nombreux lycéens ne pourront même pas faire les études qu'ils ont choisies. Joris, 18 ans, voulait faire une licence Staps (sciences et techniques des activités physiques et sportives). Faute de place, il se retrouve finalement inscrit en BTS Travaux publics à la rentrée. En effet, l'augmentation du nombre d'étudiants dans la filière Staps s'élève à près de 20% au niveau national. La sociologie, la psychologie, le droit, l'histoire de l'art, le cinéma ou encore le théâtre sont aussi des filières très prisées : elles n'ont pas assez de places, et pas assez de moyens, pour accueillir tous les bacheliers qui le souhaitent, rapporte Le Figaro.

Camille, 18 ans, a toujours voulu être psychologue pour enfants et adolescents. Elle a fait une dizaine de vœux pour des licences de psychologie à Paris et hors de la capitale, mais ne pourra s'inscrire qu'en sciences du langage à Nanterre (Hauts-de-Seine). "Ce n'est pas du tout ce que je veux faire, mais je n'ai aucun recours. Je me sens impuissante", se désole cette bachelière du lycée Blaise-Pascal, à Orsay (Essonne), contactée par francetv info. "J'ai fait beaucoup d'efforts cette année pour pouvoir faire psychologie, et voilà le résultat. J'ai pensé à aller en fac privée ou à faire des études à distance, mais je n'en ai pas les moyens." 

En revanche, d'autres lycéens sont avantagés par leurs choix, lorsqu'ils optent pour des filières moins demandées : "Mon copain avait 3/20 de moyenne en sciences de l'ingénieur en terminale, un très mauvais dossier, mais il a eu son premier vœu pour une licence de génie civil, atteste Clara. C'est ça, la réalité de la plateforme APB."

Face à cette situation, le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche tente de rassurer : "Tout jeune qui n'aura reçu aucune proposition après le 15 septembre recevra une proposition d'admission au sein de son académie, conformément à la loi", indique un communiqué du 12 août. Une réponse qui ne rassure pas franchement les principaux intéressés. "Ça ne changera rien au problème, grince Camille. D'ici là, de nombreux lycéens vont finir par accepter des parcours par défaut, de peur d'avoir une affectation encore moins ciblée en septembre."