Manifestations du 1er-Mai : les questions que soulève l'intervention de la police lors des violences à Paris

En marge du cortège de manifestants, hier dans la capitale, des centaines de militants radicaux, les black blocs, se sont attaqués à des magasins et à des véhicules. Les pouvoirs publics sont sous le feu des critiques pour n'avoir pas su les contenir.

Des CRS dans les rues de Paris, le 1er mai 2018. 
Des CRS dans les rues de Paris, le 1er mai 2018.  (MAXPPP)

On n'a parlé que d'eux. Les images des dégradations de boutiques et de véhicules par des black blocs, des militants d'extrême gauche encagoulés en marge de la manifestation parisienne du 1er-Mai, ont fait le tour des médias. Selon un décompte de la préfecture de police de Paris, ces militants radicaux, présents en début de cortège, étaient au nombre de 1 200, un chiffre inédit.

Toujours selon la préfecture, les black blocs ont dégradé 31 commerces dont deux ont été incendiés, dégradé dix véhicules et en ont incendié six autres, tandis que 109 personnes se trouvaient encore en garde à vue mercredi matin. 

Une flambée de violence qui a déclenché une salve de protestations. Le président des Républicains, Laurent Wauquiez, a dénoncé sur Twitter la "faillite de l'État régalien". La présidente du Front national, Marine Le Pen, a quant à elle dénoncé "le laxisme du pouvoir". "Il est temps de frapper fort sur ces agitateurs professionnels", a tweeté la députée. Plusieurs syndicats de police ont aussi critiqué le dispositif mis en place par la préfecture de Paris. Mais a-t-il été aussi défaillant que cela ?

Ces violences pouvaient-elles être anticipées ?

Le gouvernement a tenté de déminer les critiques sur l'organisation du déploiement policier, notamment en rejetant la faute sur la difficulté à dénombrer les membres des black blocs, discrets et mobiles. Ces militants antifascistes, anarchistes et anticapitalistes "étaient plus nombreux que prévus, a déploré le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb aux "4 vérités" sur France 2 mercredi. On en comptait 500-600, il y en a eu plus du double. C'était assez spectaculaire."

Pourtant, dans une note datée du 30 avril, rapporte Le Parisien, la Direction du renseignement de la préfecture de police de Paris "prévoyait la présence de 400 à 800 membres 'de la mouvance contestataire radicale'". Un spécialiste des mouvements protestataires avait quant à lui identifié des appels à manifester de la part de ces groupes. "Ces derniers jours, j'ai vu sur les réseaux sociaux beaucoup d'appels à des actions [de la part des black blocs] à l'occasion de ce 1er-Mai, a constaté le spécialiste des mouvements protestataires Eddy Fougier, interrogé par franceinfo lundi soir. Ce qui me surprend, c'est le nombre." 

A titre de comparaison, rappelle Le Monde, en plein mouvement contre la loi Travail au printemps 2016 − qui a vu la résurgence de la mouvance autonome dans les manifestations −, on dénombrait "300 individus violents" le 1er-Mai de cette année-là. Un an plus tard, les forces de l’ordre comptaient dans la manifestation parisienne environ 800 personnes en tête de cortège, dont 150 black blocs.

Des militants cagoulés à hauteur du pont d\'Austerlitz, à Paris, lors des manifestations du 1er mai 2018.
Des militants cagoulés à hauteur du pont d'Austerlitz, à Paris, lors des manifestations du 1er mai 2018. (THOMAS SAMSON / AFP)

D'après le préfet de police, il était compliqué d'anticiper le rassemblement des fauteurs de troubles, habillés de noir et cagoulés lors des dégradations. "Les personnes arrivent d'une manière la plus banale qui soit", a expliqué Michel Delpuech et "c'est quelques minutes avant de passer à l'acte qu'elles se griment". Un point de vue partagé par un cadre de la préfecture de police contacté par Le Monde. "Ils sont arrivés par grappes de quatre ou cinq sans être encore grimés."

Le dispositif mis en place par les forces de l'ordre était-il suffisant ?

Le préfet de police de Paris, en charge de l'organisation du dispositif et de l'intervention des forces de l'ordre lors de cette manifestation, Michel Delpuech, s'est défendu sur France Inter, mercredi matin, considérant "qu'il y avait assez de policiers". Selon lui, 1 500 fonctionnaires ont fait face aux individus violents.

La police disposait de deux canons à eau et de barrières de protection. La veille de la manifestation, la préfecture de police avait mis en garde dans un communiqué contre des "risques de troubles à l'ordre public" : "des groupes extrémistes veulent faire de cette journée du 1er-Mai un grand rendez-vous 'révolutionnaire'", qui promet "une journée d'enfer aux représentants de l'Etat", est-il écrit, preuve que les autorités étaient bien au courant de la présence de ce groupe dans le cortège. Une réunion entre le préfet et les syndicats a été organisée, et un itinéraire bis avait été évoqué.

Si les pouvoirs publics récusent tout manquement, le ministre de l'Intérieur reconnaît à demi-mot que la préparation aurait pu être plus appropriée. "Nous allons nous adapter, a-t-il affirmé. Pour les prochaines manifestations, il y aura encore plus de forces de l'ordre, avec la volonté cette fois-ci de séparer totalement les manifestants de ceux qui veulent casser."

La police a-t-elle mis trop de temps à réagir ?

Lundi, les black blocs se sont rassemblés en nombre sur le pont d'Austerlitz, avant de charger et d'incendier le McDonald's qui se trouve en face de la gare d'Austerlitz. Les forces de l'ordre, positionnées sur le boulevard Saint-Marcel et sur le boulevard de l'hôpital, à 200 mètres du restaurant, n'ont pas pu empêcher sa destruction. 

Sur Twitter, le secrétaire général du Parti communiste accuse le préfet d'avoir tardé à réagir.

Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, a quant à lui demandé sur franceinfo qu'une commission d'enquête parlementaire puisse faire la lumière sur les responsabilités "dans la chaîne de commandement". 

"Par rapport au McDonald's qui a été incendié, cela s'est produit d'une manière brutale, a justifié Gérard Collomb sur France 2. Les forces de l'ordre interviennent cinq minutes après. Parce que vous ne pouvez pas fendre la foule qui se trouve devant les black blocs".

La question qu'il faut se poser c'est : 'A qui sert en fait le crime ?'Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialistesur franceinfo

Les syndicats policiers se sont quant à eux montrés très virulents envers la stratégie et les moyens adoptés pour anticiper ces violences. Lundi, la préfecture a choisi d'éviter toute confrontation. Les techniques d'encerclement et de filtrage, utilisées lors de précédentes marches, ont été laissées de côté cette fois-ci. Cette méthode d'évitement a un défaut : le temps de réaction en cas de violences est plus long, le temps que le dispositif se déplace, explique Le Parisien. Le préfet de police a quant à lui affirmé avoir immédiatement donné l'ordre d'intervenir, lorsque l'attaque du restaurant a été signalée, aux alentours de 15h45.

Un point de vue que ne partage pas un membre de l’encadrement des CRS contacté par Le Monde, qui voit dans la critique des syndicats de police une "compétition électorale" en cette année d’élections professionnelles. "Vu l’ampleur de la manifestation, il y a eu très peu de casse et aucune atteinte physique notable, souligne-t-il. Une action préventive aurait été impossible car les black blocs se fondent dans la foule et changent de tenue." 

Les syndicats reprochent aussi à la législation d'avoir limité leurs pouvoirs d'intervention, notamment avant le début de la manifestation.

Comment est-il possible que 1 200 individus puisent se passer le mot, s'organiser, se déplacer, se réunir en plein Paris, sans que le moindre ordre d'interpellation en amont n'ait été donné au préalable ?Syndicat Unsa Policedans un communiqué

"Une fois qu'ils sont infiltrés dans les manifestations, c'est trop tard, déplore au Figaro Yves Lefebvre, secrétaire général Unité SGP-police Force ouvrière. C'est pourquoi il faudrait légiférer d'urgence, mettre en place un outil permettant de procéder à des contrôles et à des interpellations présentant un risque avéré."

Tout en se félicitant du faible bilan humain, le préfet de police de Paris, Michel Delpuech, reprend l'argument du syndicaliste, ajoutant que les dispositions de l'état d'urgence constituaient un bon instrument à disposition de la police. "L'état d'urgence créait un cadre juridique qui n'a plus lieu de s'appliquer aujourd'hui", a déploré le préfet sur France Inter. La fin de l'état d'urgence a été décidée le 1er novembre 2017.

Les black blocs peuvent-ils être dissous ?

Face à ces violences qui ont enflammé les manifestations du 1er-Mai, plusieurs personnalités politiques ont réclamé la dissolution de ces groupes. 

Ces milices d'extrême gauche devraient être dissoutes depuis bien longtemps. Mais le problème, c'est que le pouvoir de gauche fait preuve à leur égard d'une mansuétude et, maintenant, on peut presque dire d'une complicité.Marine Le Penà la presse

Problème : la nature même des black blocs rend cette proposition difficile à appliquer. Comment supprimer une organisation dont la caractéristique première est de n'avoir ni statut ni leader identifié ? Si le groupe Action directe a bien été dissous en 1982 par le gouvernement de Pierre Mauroy, rappelle L'Express, les black blocs semblent jouer avec la législation. 

La loi prévoit la possibilité de dissoudre des mouvements qui "présentent, par leur forme ou leur organisation militaires, le caractère de groupes de combat ou de milices privées, estime Pierrick Gardien, un avocat spécialisé en droit public à l'hebdomadaire. Sauf qu'il faut alors montrer qu'il y a atteinte aux personnes ou à l'Etat et pas juste des casses de vitrines." 

"Pour pouvoir dissoudre, il faut avoir des dossiers solides, a abondé le ministre de l'Intérieur mercredi sur France 2. Nous sommes en train de les constituer."