Enquête franceinfo "On a vraiment l'impression d'enterrer la radio" : à Europe 1, malaise autour de la nouvelle émission de Cyril Hanouna

Article rédigé par Stéphane Pair
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
L'animateur Cyril Hanouna, le 14 mars 2024, lors de son audition devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur l'attribution des fréquences de la TNT. (VINCENT ISORE / MAXPPP)
Cyril Hanouna anime depuis lundi 17 juin une émission de décryptage politique sur Europe 1. Ce qui a déjà valu à la radio privée – sous pavillon Bolloré – une mise en garde de l’Arcom. Et ce qui a provoqué des gros remous au sein de la rédaction.

"On nous a imposé ce choix super clivant". L’arrivée sur Europe 1 de l’émission "On marche sur la tête", animée par Cyril Hanouna en remplacement de la tranche présentée par Sophie Davant, s’est faite sans consultation préalable de la principale intéressée. Ni de la rédaction et des instances du personnel. Depuis lundi 17 juin, le présentateur de "Touche pas à mon poste" (TPMP) sur C8 présente ainsi une émission quotidienne de 16h à 18h pour commenter la campagne des élections législatives.

Pourtant, le comité social et économique (CSE) d’Europe 1 n’a pas reçu "d’information consultation" comme c’est l’usage : "On nous a pris en traître", résume une journaliste expérimentée de la chaîne qui, comme toutes les personnes que nous avons interrogées, souhaite garder l’anonymat de peur des représailles. "Il y a un gros malaise depuis quelques mois et encore plus depuis l’arrivée de Cyril Hanouna", précise-t-elle.

"Le jour de sa prise d’antenne, plusieurs personnes m'ont confié leur envie de quitter la radio. On a l’impression d’une démission silencieuse et globale de la direction."

Une journaliste d'Europe 1

à franceinfo

La journaliste, bien au fait, précise : "Ce choix a évidemment été imposé par le haut. Depuis l’OPA en novembre par Vincent Bolloré, Europe 1 n’est pas une société en commandite, ils n’appliquent que ce qu’on leur demande de faire. Il n’y a plus de capitaine dans le bateau. Ou alors, il se trouve du côté de Vivendi." Les chaînes de télé C8 et CNews appartiennent au groupe Canal+, lui-même contrôlé par Vivendi, groupe du milliardaire conservateur Vincent Bolloré. Fin novembre, Vivendi a absorbé Lagardère, dont la station de radio Europe 1 fait partie, comme Le Journal du Dimanche et Paris-Match.

"Lundi noir"

En pleine campagne des législatives, l’arrivée de Cyril Hanouna a donc surpris une rédaction majoritairement composée de jeunes journalistes, mais conscients du profond virage idéologique de leur radio depuis quelques mois. Décidé à partir avant la rentrée, un journaliste évoque le jour de l’arrivée de Cyril Hanouna à Europe 1 comme un "lundi noir" pour toute une partie de la rédaction. "Cela a été la goutte de trop, explique-t-il à franceinfo. La journée de l'arrivée de Cyril a été lourde pour tout le monde. C'était vraiment une ambiance d'enterrement. C'est un mot choisi parce que c'est vraiment ce qu'on s'est dit. On avait vraiment l'impression d'enterrer Europe 1 et ce qu'était ce média auparavant. On s’est vraiment habitués à avoir un traitement de l'info de droite, voire d'extrême droite, des angles choisis, malhonnêtes, détournés. On en avait l'habitude. Mais là, on était face à deux heures d'information dans un programme complètement idéologique, une caricature complète", dénonce-t-il.

Alors que les résultats d’audience de la nouvelle émission de Cyril Hanouna semblent cartonner, aux dires de plusieurs sources au sein de la chaîne, une partie de la rédaction semble, au contraire, vivre une crise existentielle. Jeudi dernier, l’un des journalistes pigistes de la chaîne a ainsi envoyé un mail général à ses collègues pour annoncer la fin de sa collaboration. Franceinfo a pu consulter ce courrier.

"En total désaccord avec la ligne éditoriale d'Europe 1 ces dernières semaines (et encore plus ces derniers jours), je mets fin à ma collaboration avec la radio (...) Proposer une information objective, avec le souci du contradictoire, a toujours dicté mon action sur le terrain, et il m'apparaît aujourd'hui que cette exigence-là n'est plus respectée, que ce soit dans les commandes de reportage (ou les angles demandés) et, encore plus globalement, à l'antenne. Or, cela devrait être une nécessité non seulement de tous les instants, mais encore plus en ces temps si troublés politiquement, socialement, écologiquement, économiquement et diplomatiquement parlant."

"Continuer de tendre mon micro, comme si de rien n'était, à des interlocuteurs qui ont toujours d'Europe 1 l'image d'un média généraliste m'insupporte, car ce n'est, à mon sens, plus le cas et c'est un manque d'honnêteté vis-à-vis de ces derniers."

Un journaliste démissionnaire d'Europe 1

dans une mail consulté par franceinfo

En quelques jours d’enquête seulement, un certain nombre de collaborateurs d’Europe 1 ont spontanément exprimé à franceinfo leur volonté de quitter la rédaction. Au-delà de l’émission de Cyril Hanouna, ces pigistes ou titulaires évoquent depuis septembre dernier un virage éditorial dur qui ne se soucie plus du contradictoire et filtre les sujets ne répondant pas aux "marqueurs" de la direction.

Suivre "la ligne"

"Les reporters doivent proposer des sujets 'dans la ligne', assure l’un de ces journalistes. Dans la note du matin [document interne qui permet de faire la liaison entre les différents services de la rédaction], on appelle cela 'nos marqueurs'. En clair, on nous demande d’aller vers des faits de société surtout liés à l’immigration… Ce sont souvent des faits divers commis par des clandestins, des fichés S. Politiquement, il nous est par exemple interdit de qualifier le RN ou Reconquête de parti d’extrême droite. En revanche, LFI est d’extrême gauche", précise-t-il à franceinfo.

Selon plusieurs sources au sein de la rédaction, le virage éditorial imposé ces derniers mois aux rédacteurs de la chaîne est une donnée de fond du malaise éprouvé par une partie de la rédaction. "Que ce soit dans les sujets et les angles choisis, décrit un journaliste-reporter tenté de quitter Europe 1, il y a un vrai accent donné à 'la ligne'. C'est le mot répété sans cesse par la hiérarchie. À savoir, du fait divers ou des sujets qui concernent l'électorat de droite”.

Sollicitée par franceinfo, la direction d’Europe 1 n’a pas répondu à cette heure à nos questions concernant sa récente mise en garde par l’Autorité de régulation audiovisuelle. L'Arcom a rappelé mercredi 19 juin à Europe 1 ses obligations en matière de "pluralisme" et d'"honnêteté" vis-à-vis de "l'actualité électorale". "On sent qu’on a passé un palier et on est totalement lâchés par l’Arcom", réagit une journaliste de la chaîne pour qui le gendarme des médias ne joue absolument pas son rôle en pleine campagne des législatives.

Mercredi 19 juin, lors de la dernière réunion du CSE d’Europe 1, la nouvelle émission de Cyril Hanouna a été discutée en présence de son directeur général, Donat Vidal-Revel. Selon les informations de franceinfo, loin d’être remise en question, la présence de l’animateur vedette aurait été considérée comme une "option" de la rentrée pour doper les audiences de la chaîne en perte de vitesse, ces dernières années. Si une partie des journalistes et collaborateurs de la chaîne est tentée de quitter la chaîne, nombre sont évidemment contraints par leur situation économique, le marché déprimé de la presse, mais aussi le statut particulier d’Europe 1. En effet, au sein de Lagardère News, la chaîne est juridiquement considérée comme une agence de presse et ses journalistes ne sont pas éligibles à la clause de conscience ou de cession qui leur permettrait de négocier plus facilement leur départ.

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