Témoignages Dix comédiens racontent comment Molière a changé leur vie : "J'ai appris la langue française avec ses pièces"

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Les 400 ans de la naissance de Molière sont célébrés le 15 janvier 2022 partout en France. (JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Ces amateurs et professionnels du théâtre décrivent leur relation avec l'illustre dramaturge français, à l'occasion du 400e anniversaire de sa naissance.

C'est l'histoire de dix rencontres. Celles de Fidel, Patricia, Philippe, Raoul, Isabelle, Francis, Nadia, Rémy, Claire et Adil avec un dramaturge du XVIIe siècle : Molière. A l'occasion du 400e anniversaire de la naissance du célébrissime auteur, samedi 15 janvier, franceinfo a donné la parole à ces comédiens d'un jour ou d'une vie qui ont été bouleversés par leur rôle dans une pièce écrite par Jean-Baptiste Poquelin.

Fidel Nwosu : "Tout a changé pour moi avec 'Le Malade imaginaire'"

Fidel Nwosu, 26 ans, professeur de théâtre, Bobigny (Seine-Saint-Denis).

"Au lycée, à Bobigny, je faisais du foot le mercredi après-midi. Mais un jour je suis tombé sous le charme d'une fille et je l'ai suivie à l'atelier théâtre. Pour moi, de base, le théâtre c'est une corvée, des longs textes… Mais dès que j'ai mis les pieds dans ce cours, c'est devenu la priorité numéro un dans ma tête. Tout a changé pour moi avec Le Malade imaginaire.

Au début, c'étaient beaucoup d'improvisations. On rigolait beaucoup. Il y avait tous les cas les plus bordéliques du lycée qui venaient. Moi aussi, à ce moment-là, j'étais le clown de l'école. Et puis, on n'était pas dans des conditions très faciles. On n'avait pas d'amphithéâtre. On faisait les répétitions dans la cantine. Mais pour nous le théâtre ce n'était pas un lieu, c'était un moment.

Un jour, la professeure est venue me voir et m'a dit : "Tu seras Argan". J'étais excité. Je voulais le premier rôle. Avec le théâtre, j'ai découvert une autre façon de m'exprimer. Il faut la voir, madame Vlavianou. Elle fait peut-être 1,60 mètre et moi 1,98 mètre. Elle arrivait à me canaliser sans aller au clash. La confiance qu'elle donne en regardant les élèves dans les yeux et en disant : "Tu peux le faire" ! Cette dame m'a montré la voix de la liberté, le théâtre. Elle a trouvé un moyen de canaliser toute la bêtise et l'énergie que j'avais, au point qu'aujourd'hui je suis devenu professeur de théâtre."

Patricia Margot : "Ça m'a un peu révélée à moi-même et sur scène"

Patricia Margot (à gauche) dans le rôle de Dorine dans "Le Tartuffe" de Molière. (FRANCEINFO)

Patricia Margot, 52 ans, professeure documentaliste, Le Chesnay (Yvelines).

"En 2017, la compagnie dans laquelle je joue monte Tartuffe. Le rôle de Dorine est tenu par une amie, Sylvie. Mais cette amie est gravement malade depuis plus d'un an et le théâtre la maintient debout. Le metteur en scène envisage donc de doubler le rôle, au cas où... Et Sylvie pose une condition : celle qui reprendra son rôle, ce sera moi, et personne d'autre ! C'est un cadeau prodigieux qu'elle me fait alors.

Quelques années auparavant, lors d'un stage, Jean-Laurent Cochet [célèbre professeur d'art dramatique] avait déclaré, après m'avoir vue à peine deux minutes sur scène : "Vous, vous êtes Dorine !". Ces paroles sont restées dans un coin de ma tête. Et ces représentations sont des moments de grâce ! Je découvre ce qu'est la fusion avec un personnage, comme une osmose, une entente parfaite. C'est un rôle qui m'a envahie. Cela peut sembler idiot, c'est un ressenti étrange et difficilement descriptible. C'est très enivrant de pouvoir jouer un personnage qui a une telle force. Ça m'a un peu révélée à moi-même et sur scène.

Sylvie nous a quittés en février 2019 et il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à elle ; elle avec qui j'ai partagé de formidables moments de théâtre et elle qui m'a fait ce beau cadeau en me permettant de rencontrer Dorine."

Philippe Torreton : "Molière, c'est un best of de punchlines"

Philippe Torreton dans le rôle de Dom Juan, le 6 septembre 2007 à Paris. (JEAN AYISSI / AFP)

Philippe Torreton, 56 ans, comédien, Paris.

"J'ai commencé le théâtre en travaillant Les Fourberies de Scapin en classe de 5e. Puis, c'est avec Scapin que je suis entré au Conservatoire. Et c'est encore avec Scapin que j'ai eu un triomphe à la Comédie-Française. C'était en 1997 et on a tous été subjugués par le succès qu'a rencontré la pièce, mise en scène par Jean-Louis Benoît. On le ressentait par les rires et par l'écoute du public.

Molière est emblématique pour moi. C'est un best of de punchlines, comme on dirait aujourd'hui. Ce qui l'intéresse, c'est la méchanceté et la cruauté de son époque. Il s'arrange pour que ça se termine bien, mais en attendant l'humanité a morflé pendant le spectacle. On rit de nous en voyant Molière. C'est un rire profond et le grand public lui en sait gré.

Quand j'ai été élu sociétaire de la Comédie-Française, une personne de l'administration m'a dit dans un couloir : "Voilà, vous êtes le 489e sociétaire". Et d'un coup, je lui ai demandé : "Mais qui est le premier ?" Cette personne m'a répondu : "Le premier, c'est Molière". Ça m'a touché. Je me suis dit : "En fait, ce n'est pas beaucoup. Entre Molière et moi, il y a 487 personnes.""

Raoul Fernandez : "Je l'ai joué partout ! Jusque dans une prison de Caen"

Raoul Fernandez dans "Le Portrait de Raoul" à la Comédie de Caen (Calvados). (COMEDIE DE CAEN)

Raoul Fernandez, 65 ans, comédien, Caen (Calvados).

"Je suis né en Amérique latine, au Salvador. Je suis arrivé en France à 19 ans pour apprendre le théâtre, mais je ne parlais pas français. Alors, je me suis mis à apprendre par cœur toutes les pièces de Molière. A l'université, tout le monde était surpris car je parlais le français d'il y a quatre siècles ! Un jour, par exemple, j'achetais du pain… mais avec des mots de Molière, comme "Morbleu !" Tout le monde rigolait autour de moi. Je ne comprenais pas. Pour moi, le français, c'était Molière ! Je n'avais pas conscience que la langue avait évolué.

Plus tard, j'ai joué Dorine dans Tartuffe, mis en scène par Stanislas Nordey, l'actuel directeur du Théâtre national de Strasbourg. C'était une passion, Dorine, pour moi. Elle était impertinente. Et puis un jour, Philippe Minyana a écrit un texte sur mon histoire : Portrait de Raoul. Un long monologue avec un extrait du Misanthrope, déclamé à toute vitesse. Je l'ai joué partout ! Jusque dans une prison de Caen, face aux condamnés à la perpétuité. Il y avait 45 mecs avec des visages durs, des armoires à glace. A la fin, trois d'entre eux pleuraient. Là, je reviens tout juste d'une grande tournée en Amérique du Sud. On a joué en espagnol. Aujourd'hui, je parle sept langues."

Isabelle Taillandier : "Au bout de trois mois, je n'avais toujours pas réussi à me défaire du personnage"

Isabelle Taillandier, 53 ans, professeure de français, Mont-de-Marsan (Landes).

"En classe de terminale, au lycée, on a décidé de monter une troupe de théâtre avec des amis à la MJC de La Ferté-Bernard, dans la Sarthe. Un garçon plus âgé, qui menait un peu la troupe, avait décidé que l'on ferait Le Malade imaginaire et qu'il jouerait le rôle principal. Mais un beau jour, le garçon en question a annoncé qu'il renonçait. A ce moment-là, j'ai vu l'ensemble de mes camarades se tourner vers moi et dire : "On a décidé, le Malade imaginaire, ce sera toi".

J'avais 18 ans. Je faisais à peine 1,60 mètre et 45 kilos toute mouillée. M'imaginer en Argan, ce n'est pas ce qui vient tout de suite à l'esprit. Il a vraiment fallu que j'observe les personnes un peu plus vieilles, plus enveloppées, plus acariâtres. Ça a été un vrai défi et une vraie histoire d'amour car je me suis totalement investie dans le personnage.

La fin d'année approchant, on décide d'arrêter un peu le théâtre et de se concentrer sur le bac. Mais trois mois après la dernière représentation, j'arrive un jour à pied en EPS et je vois mes camarades morts de rire. Je leur dis : "Qu'est-ce qu'il se passe ?" Une de mes amies me répond : "Isabelle, tu marches encore comme lui !" Au bout de trois mois, je n'avais toujours pas réussi à me défaire du personnage, à retirer le costume que j'avais réussi à créer."

Francis Perrin : "C'est un véritable amour que j'ai pour cet homme et il me l'a bien rendu"

Francis Perrin dans "Portrait de Molière en 50 minutes", le 19 juin 2019 à Gradignan (Gironde). (MEHDI FEDOUACH / AFP)

Francis Perrin, 74 ans, comédien, Paris.

"Les Fourberies de Scapin, je les ai jouées 333 fois, dans trois mises en scène différentes. Une fois à 30 ans, une fois à 40 ans et une fois à 55 ans. C'est un rôle fétiche. Mais ce qui a marqué ma vie, c'est d'avoir pu jouer Le Médecin volant à Pézenas (Hérault), au logis du Bât d'Argent où Molière logeait avec sa troupe. On était vraiment dans les pas de Molière. Il y avait un supplément d'âme. On se dit que là-haut, il doit être fier de nous.

C'est un véritable amour que j'ai pour cet homme, et il me l'a bien rendu. J'ai joué 17 pièces de Molière et j'en ai mis en scène encore d'autres. Je l'ai vu joué en Italie, au Maroc, en Russie ; c'est pareil. Molière, c'est du génie. On sent que c'est un comédien qui a écrit ces pièces. C'est fait pour être joué, chaque petit rôle a quelque chose à faire. Alors, jouer des rôles comme Scapin, c'est un cadeau. Merci Molière !"

Nadia Ourouh : "C'est l'école républicaine qui m'a mis Molière dans les mains"

Nadia Ourouh, 43 ans, cheffe de projet, Mulhouse (Haut-Rhin).

"J'ai découvert Molière au collège Anne-Frank de Mulhouse. Je jouais des passages d'Harpagon dans L'Avare. C'était ma première connexion avec la littérature française. Et c'était aussi la possibilité d'expliquer la culture populaire française à mes parents marocains. Molière rendait les choses très accessibles.

Après cette première expérience, j'ai décidé de m'inscrire dans un lycée avec l'option théâtre. C'était l'occasion de casser les classes sociales. Avec le théâtre, il n'y a plus de limites. C'est grâce à cette passion que j'ai pu rencontrer des gens qui n'étaient pas dans mon réseau ou dans mon environnement. Il y avait des enfants de médecins et de professeurs. C'est vraiment l'école républicaine qui m'a mis Molière dans les mains."

Rémy Riflade : "Molière a ce pouvoir de traverser les siècles et de rassembler l'humanité"

Rémy Riflade, 59 ans, comédien, Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées).

"J'ai eu un coup de bol terrible. Je venais de quitter Pau, ma ville natale. J'ai fait deux ans et demi de Cours Simon, à Paris, et je me suis retrouvé à jouer dans Le Misanthrope avec la Comédie-Française. C'était en 1984, je n'avais même pas 25 ans et je n'avais pratiquement rien fait avant. J'ai commencé les répétitions. C'était un petit rôle, le "Basque", avec seulement une dizaine de vers. Ça a été un triomphe au Français. J'étais sur une sorte de nuage. Il y avait toujours des personnalités qui venaient nous voir. Je n'avais pas l'habitude de cela. Des prix Nobel, des ministres… On leur serrait la main. Je ne réalisais pas.

Un jour, on nous a annoncé qu'on devait partir en Russie pour jouer la pièce. C'était l'époque de Gorbatchev et de la perestroïka. On a joué à Moscou, à Saint-Pétersbourg et à Kiev. Les théâtres étaient gigantesques. Il faisait très froid dehors et les salles étaient surchauffées. On jouait en français et le public avait des oreillettes. Quand on disait quelque chose, il y avait des rires deux minutes après. Mais Molière a ce pouvoir de traverser les siècles et de rassembler l'humanité."

Claire Poirson : "Je me suis fait tatouer la signature de Molière dans le dos"

Claire Poirson dans le rôle d'Arsinoé dans "Le Misanthrope" de Molière. (LAURIANE LACOMBE)

Claire Poirson, 33 ans, comédienne, metteuse en scène et autrice de théâtre, Bordeaux (Gironde).

"Je suis tombée amoureuse de Molière à 11 ans. Au collège, en cinquième, on nous a donné à lire Le Médecin malgré lui pendant les vacances. Ça a été comme découvrir un ami, une sensation de familiarité. J'ai essayé de lire toutes les œuvres majeures de Molière cette année-là. J'étais à la campagne, je dénichais ce que je pouvais dans les librairies. Il y a une simplicité de la langue qui fait qu'on arrive à comprendre, même quand on a 11 ans et qu'on n'est pas du XVIIe siècle.

Plus tard, j'ai fait des études de lettres avec un parcours doublé de théâtre. En première année, je me suis fait tatouer la signature de Molière dans le dos. Je me posais des questions sur mon parcours. Je me suis dit : "Je vais me le tatouer pour me rappeler ce que je fais là"." 

Adil Lkssiba : "Molière m'a donné le goût de lire"

Adil Lkssiba, 48 ans, éducateur, Armentières (Nord).

"J'ai grandi dans un quartier très populaire d'Armentières, dans le Nord. A l'époque, la devise de la ville était "Pauvre mais fière". Mes parents sont marocains. Ils sont arrivés en France en 1965. Mon père travaillait à la mine et ma mère comme femme de ménage. Aucun des deux ne savait lire ou écrire le français. Ils étaient musulmans pratiquants mais m'ont inscrit dans une école privée très catholique. On leur avait dit que l'éducation était un peu plus dure que dans les écoles publiques, qu'il y avait un peu plus de discipline.

J'ai découvert Molière en CM2. On faisait un atelier de théâtre avec le directeur dans une petite salle à côté de la paroisse. On a joué quelques scènes du Tartuffe. J'ai eu du mal à apprendre le texte au début, c'était difficile. Mes amis étaient de toutes nationalités, français, italiens, portugais… on parlait l'argot de la rue. Alors pour moi, Molière c'était un poète. Ses vers étaient des poésies. J'ai appris la langue française avec ses pièces. A l'époque, j'étais un élément assez perturbateur et Molière m'a donné le goût de lire. J'ai appris des mots que je ne connaissais pas, que je n'entendais pas. Et j'ai pu aider mes parents à remplir les formulaires de la Sécurité sociale."

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