"Consterné, abasourdi" : pourquoi le monde de la culture enrage après les décisions du gouvernement sur le déconfinement

De nombreux artistes ont réagi avec véhémence à l'annonce faite jeudi soir par Jean Castex de ne pas rouvrir les cinémas, théâtres, salles de concert et musées le 15 décembre.

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La salle de spectacle d'un centre culturel de Toulouse (Haute-Garonne) s'était préparée à une réouverture, le 9 décembre 2020. (ADRIEN NOWAK / HANS LUCAS / AFP)

Les comédiens, les acteurs, les musiciens vont rester en coulisses. Afin de lutter contre une reprise de l'épidémie de Covid-19, le Premier ministre Jean Castex a annoncé, jeudi 10 décembre, que les cinémas, théâtres, salles de concert et musées ne rouvriraient pas leurs portes, comme prévu initialement, le 15 décembre. Le secteur culturel n'a désormais plus de perspective précise de réouverture avant le 7 janvier, au moins. A cette date – une date "de revoyure" selon le gouvernement –, une nouvelle décision sera prise.

De nombreux artistes ont rapidement exprimé leur incompréhension après l'annonce de cette décision. "La culture est donc une fois de plus sacrifiée", a déploré sur les réseaux sociaux le violoncelliste Gautier Capuçon, résumant un sentiment répandu, des grands musées aux cinémas et théâtres. Dans une réponse musicale, l'artiste Grand Corps malade a sorti à minuit un nouveau titre intitulé Pas essentiel, pour évoquer le malaise profond du monde du spectacle. Franceinfo tente de comprendre les raisons de cette colère du monde de la culture.

Parce que tout était prêt pour une réouverture le 15 décembre

"Je sais à quel point le secteur culturel s'était préparé, que les artistes ont répété, que toutes les filières étaient mobilisées, que tout était prêt pour que les rideaux se lèvent et les écrans s'illuminent", a compati Jean Castex lors de ses annonces. Depuis plus de deux semaines, de nombreux acteurs se préparent pour être au rendez-vous du 15 décembre. Rouvrir un lieu culturel demande du temps et de l'investissement. Certains groupes de musique, certaines compagnies théâtrales ont engagé des frais, fait des répétitions. "Par exemple, pour décider s'il y aura des festivals de musique, il faut le décider maintenant", explique à franceinfo le comédien Philippe Torreton, qui devait jouer la semaine prochaine La Vie de Galilée de Bertolt Brecht, à Martigues (Bouches-du-Rhône). "C'est tout juste si on n'avait pas la valise dans la main."

"Je suis consterné, abasourdi par cette décision, alors que nous avions pris des mesures sanitaires qui ont été saluées par tous."

Philippe Torreton

à franceinfo

Les nombreux efforts pour gérer toute la logistique ces derniers jours ont donc été vains. Au théâtre national de Chaillot à Paris, par exemple, l'équipe a reçu jeudi matin le décor du prochain ballet d'Angelin Preljocaj. Dans de nombreuses salles, le protocole était en place avec un siège sur deux condamné pour le respect de la distanciation. Comme l'expliquait à Télérama Benoît Lavigne, directeur du Théâtre du Lucernaire à Paris, il a fallu dans l'urgence programmer de nouvelles compagnies, adapter les jauges, après les annonces d'Emanuel Macron fin novembre. Dans les musées, un nouveau protocole sanitaire renforcé avait été mis en place et les équipes avaient tout préparé. 

Sur le terrain, "c'est la catastrophe !", explique à son tour Arnaud Vialle, propriétaire du cinéma Rex à Sarlat (Dordogne). Il était fin prêt pour rouvrir, avec sapin de Noël et séances réservées aux enfants des écoles, avant les vacances. "Je suis effondré pour les spectateurs, qui avaient besoin d'avoir de la joie dans leur cœur pour sortir de ce marasme, ajoute-t-il, sans compter les distributeurs et les producteurs qui ont investi pour sortir leurs films". De son côté, Roselyne Bachelot a tenté de justifier vendredi la décision de fermeture prolongée sur BFMTV : "Ce qui serait terrible pour la culture, c'est le stop-and-go. (...) Réouvrir le 15 (...) pour éventuellement refermer plus tard, on assassinerait la culture si on avait fait cela."

Parce que d'autres lieux ont rouvert dès novembre

Le monde de la culture ressent une injustice par rapport d'autres lieux accueillant du public, ayant pu rouvrir dès la fin novembre. "Nous sommes consternés et révoltés", renchérit le délégué général de la Fédération nationale des cinémas français, Marc-Olivier Sebbag, qui dénonce un deux poids, deux mesures. "On laisse ouverts sans changement sauf le couvre-feu des lieux qui ont favorisé le brassage et les éventuelles contaminations comme les commerces et les transports, sans distanciation sociale."

"Par contre, ceux qui ont des protocoles hyper-stricts, on ne les ouvre pas alors qu'il n'y a aucun risque. C'est incompréhensible, c'est une immense injustice."

Marc-Olivier Sebbag, de la Fédération nationale des cinémas français

à l'AFP

Une injustice ressentie par de nombreux artistes, comme le comédien Pierre Niney.

"La classe politique en général gagnerait beaucoup à fréquenter les lieux de culture. Ils mesureraient peut-être qu'on est aussi vital que le commerce du coin, ou la possibilité d'aller à la messe", lâche à son tour le directeur du théâtre de Chaillot, Didier Deschamps. "Les musées sont donc plus dangereux que les Galeries Lafayette ?", se révolte à son tour sur Twitter Oriane Beaufils, conservatrice des peintures au château de Fontainebleau.

Parce qu'il n'y a pas d'étude solide qui permet de justifier cette décision

Les théâtres, les cinémas et les musées s'interrogent sur les études qui permettent au gouvernement de juger que les lieux de culture accélèrent l'épidémie. "Aucun cluster sérieux n'a été relevé. Pour prendre une telle décision, on doit s'appuyer sur une étude scientifique, détaille Philippe Torreton. Faisons des tests dans les théâtres et on regardera s'il y a des contaminations et si une étude scientifique le prouve, on se pliera."

"Je demande solennellement à Jean Castex de nous montrer une étude, et s'il n'y en pas, il faut lever l'interdiction."

Philippe Torreton

à franceinfo

Il existe effectivement peu de documentation sur les lieux à risques de contamination, comme l'explique Le Parisien. Mais rien n'indique que les lieux culturels sont des clusters en puissance. "On sait que les risques ne sont pas très élevés dans les théâtres, les cinémas", estimait en début de semaine sur France Inter Eric Caumes, chef du service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. 

Une étude américaine originale, publiée en novembre dans la revue Nature, estime que les lieux les plus à risques semblent être les restaurants, les salles de sport et les cafés. Viennent ensuite les hôtels et les lieux de culte, mais l'étude ne fait pas mention des théâtres ou des cinémas. "Nous n'avons aucune preuve qu'en fermant les lieux de culture le gouvernement sauve des vies humaines. Par contre, nous avons la certitude qu'il est en train de tuer le monde de la culture", estime pour sa part sur Twitter le député LFI Eric Coquerel. "Une Nation sans culture qui désespère les artistes produit du désenchantement et donc de la maladie", estime même Ségolène Royal sur Twitter.

Parce que le secteur est en grande difficulté

Déjà touché par les effets du premier confinement, le monde de la culture traverse une année noire. "Combien d'artistes ne survivront pas ? Combien d'acteurs de l'écosystème culturel ne s'en relèveront définitivement pas ? Combien de jeunes vont abandonner leur rêve ? ", s'interroge sur Twitter le musicien Gautier Capuçon. "Il y a énormément de compagnies qui n'ont pas pignon sur rue, qui ne reçoivent pas de subventions, alerte aussi Philippe Torreton. Tous ces collectifs qui viennent de se monter, cet écosystème de notre vie culturelle va se dégrader dans les années à venir."

"Je crains que comme dans les océans avec les méduses, une seule espèce va perdurer, les grandes institutions, comme la Comédie- Française ou l'Opéra de Paris, et puis après il y aura une sorte de désert culturel."

Philippe Torreton

à franceinfo

Le gouvernement avait déjà annoncé des aides lors du premier confinement au printemps et la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, avait annoncé en octobre un nouveau soutien financier de 115 millions d'euros d'aide pour le secteur de la culture. Sur BFMTV vendredi, elle a encore évoqué 35 millions d'euros d'aides supplémentaires pour les cinémas et le monde du spectacle. "Mais ce n'est pas seulement un problème économique ponctuel, car effectivement le gouvernement a donné quelques réponses. C'est une question de visibilité, surtout pour le secteur privé. On risque de sentir les effets de cette crise sur plusieurs années, explique Philippe Torreton. Je rappelle que le secteur culturel dans son intégralité pèse plus que le secteur automobile."

Parce qu'il n'y a pas eu assez de concertation 

Les acteurs culturels dénoncent également un manque de dialogue avant l'annonce de cette décision, ce qui s'ajoute à leur incompréhension. "Aucune concertation n'a été menée avec nous", se désole Nicolas Dubourg, président du Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles, qui regroupe 400 scènes nationales et centres dramatiques subventionnés. "Pour avoir passé des dizaines de coups de téléphone, de ce que j'en sais il n'y a eu aucune concertation, confirme Philippe Torreton. On frise l'inconséquence, on ne peut pas handicaper tout un secteur d'activité sans concertation."

Les arbitrages sur le secteur culturel ont pourtant été l'objet de discussions au plus haut niveau de l'Etat. "Roselyne Bachelot a défendu la culture mais ça n'a pas suffi", explique à Europe 1 un proche du président. Sur BFMTV, la ministre de la Culture a assuré que la décision était un "crève-cœur", mais a tenté de relativiser : "On a retardé la réouverture des salles de cinéma et de spectacle mais la culture continue et elle ne va pas mourir, heureusement. Il y a des gens qui écrivent, qui lisent, on fait des captations dans les théâtres (...) La création, même dans les pires moments, elle ne s'arrête pas."

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