Avec l'adaptation de "Retour à Reims", le théâtre fait écho aux "gilets jaunes"

Il n'a fallu que quelques semaines pour que le théâtre s'empare des "gilets jaunes": quelques heures avant l'acte 9 du mouvement contestataire, s'est ouvert vendredi à Paris un spectacle d'une résonance presque irréelle avec l'actualité. Il s'agit de "Retour à Reims" de Thomas Ostermeier, adapté de l'essai du sociologue Didier Eribon, donné au Théâtre de la Ville.

Cedric Eeckhout et Irène Jacob dans \"Retour à Reims\" de Thomas Ostermeier au Théâtre de la Ville.
Cedric Eeckhout et Irène Jacob dans "Retour à Reims" de Thomas Ostermeier au Théâtre de la Ville. (Thomas Samson / AFP)

"Ils ont besoin d'être entendus"

Au Théâtre de la Ville (Espace Cardin), à deux pas des Champs-Elysées où des CRS armés veillent en prévision des manifestations samedi, le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier présentait vendredi son adaptation de l'essai de Didier Eribon sur le transfuge de classes, "Retour à Reims".

"Vers qui les exploités et les démunis peuvent-ils se tourner pour se sentir exprimés?" demandait le sociologue dans l'oeuvre à la fois autobiographique et sociologique, parue il y a dix ans. "Ils ont besoin d'être entendus", s'exclame en écho un personnage du spectacle, face à des images de "gilets jaunes" projetées sur grand écran dans la pièce, qui évoque "ronds-points bloqués" et "rues fermées".
Les \"gilets jaunes\" font irruption sur les écrans du Théâtre de la Ville, dans l\'adaptation de \"Retour à Reims\" de Thomas  Ostermeier.
Les "gilets jaunes" font irruption sur les écrans du Théâtre de la Ville, dans l'adaptation de "Retour à Reims" de Thomas  Ostermeier. (Thomas Samson / AFP)

Une réflexion sur le déterminisme social

Dans son ouvrage, Didier Eribon revient à la mort de son père dans sa ville natale, Reims, et retrouve le monde ouvrier de son enfance avec lequel il avait rompu 30 ans auparavant. Il découvre que sa famille qui votait communiste a basculé dans l'extrême-droite. Partant de ce récit personnel, il se livre à une réflexion sur les classes, la fabrication des identités ou le déterminisme social. 

"Pour moi c'était très surprenant de lire ces réflexions après tous ces évènements", affirme Thomas Ostermeier, qui a monté en 2017 une version de la pièce en allemand et en anglais, bien avant la naissance des "gilets jaunes". "Beaucoup de ce qu'il décrit explique en quelque sorte ce qui arrive en ce moment", ajoute le directeur de la Schaubühne de Berlin.

Un spectacle entre documentaire et théâtre

Cette pièce est plutôt un film dans la pièce: "un spectacle hybride entre le documentaire et le théâtre... une manière de déconstruire le texte", selon le metteur en scène de 50 ans. Le film montre Didier Eribon revenant à Reims voir sa mère, puis revient sur des passages de son enfance, son adolescence et le début de sa carrière.

Puis le spectacle bascule pour devenir plus politique, en montrant un discours du dirigeant communiste Jacques Duclos, des images de Mai 68, des manifestations de la gauche en France et en Europe mais aussi de récentes photos de "gilets jaunes" devant l'Arc de Triomphe, d'Emmanuel Macron auprès de François Hollande ou encore d'une entrée d'usine avec une affiche électorale de Marine Le Pen de 2017.

Thomas Ostermeier parlait en 2017 sur Arte de son adaptation de "Retour à Reims" et de la culpabilité de la gauche


Et si l'extrême-droite gagnait les élections ?

"Et si c'est l'extrême-droite qui gagnait les élections dans trois ans?" s'inquiète le personnage de l'actrice Irène Jacob. "On n'aura plus de subventions pour faire ce genre de films; ça t'angoisse pas?" lance-t-elle au réalisateur (Cedric Eeckhout). Celui-ci s'insurge contre la manière dont certains médias montrent que les "gilets jaunes" sont "infiltrés par l'extrême-droite". Le rapppeur Blade MC Alimbaye joue un technicien et chante des chansons évoquant un "Hexagone jaune" et des "jeunes en ébullition".

Alors que la défiance des Français vis-à-vis des institutions et de leurs représentants est au plus haut, le texte de Didier Eribon décrypte aussi l'incapacité de la gauche à parler au nom des ouvriers. 

"L'échec de la gauche"

Les "gilets jaunes" sont "un mouvement sans cadre politique et c'est lié à ce que dit Didier; c'est dû en partie à l'échec de la gauche qui ne donne aucune explication. Il n'y a plus de confiance dans les dirigeants", souligne M. Ostermeier.

Ostermeier, qui a eu l'idée de l'adaptation "lorsque Trump est arrivé au pouvoir", confie que le texte d'Eribon a un écho personnel: ce fils d'une vendeuse et d'un soldat a ressenti la même "honte sociale" si bien décrite dans l'essai. "L'alcoolisme et la violence à la maison j'ai connu ça, c'est pour cela que j'ai été touché".

Didier Eribon présent à la première a été chaleureusement applaudi sur scène. Mais le spectacle a été rattrapé par l'actualité: la représentation de ce samedi a été reportée à dimanche en raison de la difficulté d'accès en cas de manifestations.