Cinq détenues des Baumettes dansent avec Angelin Preljocaj à Montpellier

Pendant quatre mois, Angelin Preljocaj a travaillé aux Baumettes deux fois par semaine avec cinq détenues pour un spectacle à Montpellier.

Le chorégraphe Angelin Preljocaj au festival Montpellier Danse, le 23 juin 2019
Le chorégraphe Angelin Preljocaj au festival Montpellier Danse, le 23 juin 2019 (PASCAL GUYOT / AFP)

Cinq femmes détenues ont présenté dimanche soir dans le cadre du festival Montpellier Danse un spectacle préparé au sein même de la prison des Baumettes avec Angelin Preljocaj. Le chorégraphe français de renommée internationale, qui a mené ces ateliers pour "questionner le regard que l'on porte en général sur la population carcérale", a insisté auprès de l'administration pénitentiaire pour que la représentation se déroule en public, à l'extérieur de la prison.

"Je voulais que ces détenues puissent se présenter au monde sous un autre jour", explique Preljocaj, qui a travaillé avec ces femmes âgées de 19 à 62 ans pendant quatre mois, deux fois par semaine pendant deux heures et demie. "Donc nous voilà aujourd'hui dans un festival international avec des femmes détenues qui n'ont jamais dansé auparavant", s'enthousiasme le chorégraphe de 62 ans qui n'avait auparavant travaillé qu'avec des danseurs professionnels.

\"Soul Kitchen\", créé par le chorégraphe Angelin Preljocaj avec cinq détenues de la prison des Baumettes, pour le festival Montpellier Danse 2019
"Soul Kitchen", créé par le chorégraphe Angelin Preljocaj avec cinq détenues de la prison des Baumettes, pour le festival Montpellier Danse 2019 (© photo Jean-Claude Carbonn)

Des autorisations exceptionnelles

Grâce à des autorisations exceptionnelles et au soutien des services pénitentiaires, le spectacle a été présenté pendant deux jours au Pavillon noir d'Aix-en-Provence, où Preljocaj et son ballet virtuose sont installés, puis du 23 au 25 juin dans le cadre du festival Montpellier Danse.

Pour ces ateliers en univers carcéral, il a dû "se plier à la grille de lecture" de l'administration pénitentiaire qui le dirige vers des femmes ayant effectué au moins la moitié d'une longue peine de prison.

Connu pour son écriture chorégraphique millimétrée, Preljocaj s'interroge alors sur ce qu'il peut "puiser dans ces corps qui ne sont pas aiguisés", ces femmes "barricadées", qui ont "beaucoup de mal à se situer dans l'espace, à mémoriser des mouvements dans un langage qu'elles ne connaissent pas".

"Ce n'était pas facile" mais, après une phase "d'apprivoisement", très vite "s'est instaurée la confiance et elles ont accepté de me suivre dans des choses qui pouvaient leur paraître bizarres", résume celui qui a chorégraphié plus de 50 pièces présentées dans le monde entier de New York à la Scala de Milan en passant par l'Opéra de Paris.

La détention s'accompagne d'une perte de sens

Le chorégraphe constate en côtoyant les détenues que la privation de liberté s'accompagne d'une "perte de sens au niveau philosophique" mais aussi des cinq sens qu'il cherche à "réactiver" chez ces femmes aux corps contraints.

Au début de la pièce intitulée Soul Kitchen (La Cuisine de l'âme) d'après un titre des Doors, chacune cuisine à une table et prépare des cookies qu'elles mettent ensuite toutes dans des fours dont se dégage une odeur délicieuse. Petit à petit, sur le plateau du studio Cunningham de l'Agora, les corps se libèrent par le mouvement, les cheveux se dénouent, les sourires apparaissent quand le geste artistique devient collectif. "Régalez-vous", lancent-elles aux spectateurs à la fin de la pièce en leur apportant les gâteaux après avoir déclamé l'une après l'autre un passage des Nourritures terrestres d'André Gide et décliné leur prénom.

"C'était un Everest pour elles, ce projet, et elles sont arrivées au sommet", se réjouit le chorégraphe qui parle d'une "grande expérience humaine", qu'il serait prêt à renouveler même si "tout est compliqué pour travailler en prison".

Se projeter ailleurs

"Ca a changé le regard que l'on porte sur nous-mêmes et que les autres portent sur nous", analyse Lili, 27 ans, l'une des cinq femmes ayant participé au projet. "Le milieu carcéral est un carcan pour le corps et l'esprit", renchérit Sylvia, 33 ans, qui n'avait jamais entendu parler de Preljocaj avant de commencer l'atelier. "La danse contrebalance complètement l'enfermement du corps et une forme de bannissement social en ouvrant vers d'autres horizons et en nous permettant d'exprimer et de partager nos émotions", témoigne la jeune femme, qui dégage une énergie impressionnante sur scène.

Très applaudies dimanche soir à Montpellier, ces cinq femmes peuvent sans doute "déjà se projeter ailleurs", renchérit Preljocaj, heureux d'avoir contribué à cette "petite évasion... en toute impunité".