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Amoureux des mots, anticonformistes et globe-trotteurs : qui sont les slameurs français ?

Ils jouent avec les mots et les sons pour créer une poésie à leur façon. Rencontre avec des passionnés de slam.

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France Télévisions
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Iokanaan, le champion de France 2013, lors de la Coupe du monde de slam à Paris, le 3 juin 2014. (JEROMINE SANTO GAMMAIRE / FRANCETV INFO)

C'est un rassemblement éclectique. Ils portent jeans, tee-shirts ou robes à fleurs. Certains ont une partie du crâne rasée ou une jambe qui claudique. Rien d'exceptionnel chez ces poètes, mais ce soir, sur scène, ils réaliseront leur métamorphose. Nous sommes au Culture rapide, un bar situé à mi-chemin de la rue de Belleville, dans le nord de Paris, sur une place colorée de tags. Sur le mur, un poing en pierre serre une plume argentée, dont l'enduit n'est pas encore sec. La terrasse est bondée.

Pendant une semaine, du 3 au 8 juin, l'établissement a vécu au rythme des slameurs, ces passionnés de poésie qui déclament leurs textes de manière très libre. Ici, autour d'un verre, on découvre les challengers qu'on affrontera sur scène le soir même. Ils sont venus de Russie, d'Angleterre, du Congo ou encore des Etats-Unis pour représenter leur pays lors de la Coupe du monde de slam. Ils ont aussi convergé de toute la France pour participer au Grand slam national.

"C'est ce que j'aime dans la pratique du slam, explique Ypnova, un participant de 37 ans venu d'Aubagne (Bouches-du-Rhône). Ça rassemble des gens de tous les styles et de tous les âges." Lui est un "slamtrotteur", comme une petite poignée d'autres slameurs. Il a découvert cet art il y a neuf ans, à travers une rencontre, par hasard, comme la grande majorité des autres poètes. Il était alors sculpteur et décorateur de spectacle et ressentait le besoin de travailler plus librement.

"Un peu comme une grande famille"

Depuis sept ans, il parcourt la France en auto-stop, se fait héberger par les slameurs qu'il connaît et rentre régulièrement à Montauban (Tarn-et-Garonne) pour s'occuper de sa grand-mère malade. "Ça ressemble un peu à une grande famille pour moi. J'ai passé Noël avec certains, je suis invité à des mariages, des baptêmes…" Pour lui, les tournois sont avant tout l'occasion de partager des moments communs.

Le poète vit presque sans argent et n'a que peu de visibilité sur son avenir. Son programme pour les six prochains mois : mettre en scène la pièce de théâtre qu'il a écrite et réaliser les dessins d'une BD pour une amie. Des activités peu rémunératrices, "mais très valorisantes". En échange de leur hospitalité, Ypnova réalise toujours une petite sculpture ou une peinture pour ses hôtes.

Pour ce tournoi, comme pour d'autres, il a réalisé les trophées, avec des panneaux en plastique. "C'est une fierté ensuite, quand je rends visite aux slameurs, de voir mon trophée sur leur buffet", s'enthousiasme-t-il, avec un sourire enfantin. Ypnova est actif dans le milieu et a créé plusieurs scènes slam en France.

Trois minutes pour s'exprimer, sans musique ni accessoire

Une odeur de poulet commence à flotter dans l'air. Derrière le poète, les bénévoles sont en train d'installer un buffet pour les compétiteurs qui flânent en ce milieu d'après-midi. Le bar se remplit et le volume sonore augmente.

"Attention aux abus de langage, le slam n'est pas un genre musical", intervient Grand Cormoran, qui représente Saint-Brieuc au Grand slam national. Ypnova part se chercher une assiette. "Ne dites surtout pas ça à Pilote le Hot, c'est lui qui a créé la première scène slam en France et organise les rencontres de cette semaine."

Le slam a été lancé par Marc Smith, un ouvrier du bâtiment américain, en 1986. Les slameurs s'affrontent face à un public et sont notés par un jury populaire, non spécialiste, sur des critères subjectifs. Les règles sont simples : le conteur a trois minutes pour s'exprimer, sans accessoire ni musique. "Il ne faut pas confondre le slam avec ce que font Abd al Malik ou Grand Corps Malade, qui sont seuls devant leur micro", défend Pilote vigoureusement.

Contrairement à ces figures souvent associées au genre, les poètes présents ne vivent pas de leur art. Souvent, ils multiplient les activités artistiques et écrivent beaucoup : pièces ou scénarios, paroles de chanson, livres... Pour certains, le slam est une façon de jouer avec les mots, les sonorités ou les rythmes.

Ypnova, le slameur venu d'Aubagne (Bouches-du-Rhône), attablé dans le Culture rapide, le bar slam de Belleville, à Paris, le 3 juin 2014. (JEROMINE SANTO GAMMAIRE / FRANCETV INFO)

"J'ai peur que ça devienne trop institutionnel"

Dans les textes des slameurs français, il est question de frustrations d'enfant, de pression à la conformité, de dénonciation de la société de consommation et d'humanité. Ces poètes blaguent, parlent d'amour, bien sûr, et refont le monde.

Pour Iokanaan, amateur de déconstruction des phrases, "l'écriture est une thérapie". Mais elle possède une autre force : faire réagir le public. "Je pose des questions pour amener à une réflexion individuelle, détaille le slameur. Je veux qu'en sortant, les gens se disent qu'ils ont pris une claque et qu'ils se remettent en question."

A 23 ans, il a lui aussi vécu sur les routes, pendant plus d'un an, après des études d'art dramatique et un job d'ouvreur dans un théâtre de Grenoble. Il a découvert le slam en janvier 2013. Six mois plus tard, il était champion de France et reconnu par toute la communauté.

"Avec le slam, on peut avoir l'impression que, pendant trois minutes, on est totalement libre et ça fait bander, témoigne le poète. Mais aujourd'hui, j'ai peur que ça devienne trop institutionnel, que notre activité s'ouvre à un système de production que le slam n'a jamais demandé à intégrer à la base."

Un sens du partage

Iokanaan s'est fait éliminer lors du premier round de la Coupe du monde. "Ça montre clairement que je suis mauvais en stratégie, constate-t-il, encore un peu déçu. Pour séduire les jurys, certains poètes se retrouvent à écrire de la même façon. Ils savent comment faire pleurer le public, comment le surprendre..." De son côté, il se définit comme un "chercheur de mots", qui essaie de ne pas céder à l'utilisation courante et fermée des expressions.

"Venir briller sur une scène slam pour faire parler de soi et ensuite booster la sortie d'un album, c'est possible, renchérit Grand Cormoran attablé en terrasse. J'aimerais pouvoir être compétitif, mais je suis meilleur quand il s'agit d'apprécier et discuter de ce qui se passe autour du tournoi."

Pour lui, le sens premier du slam est le partage. Cette année, il a accompagné une classe de collégiens à un tournoi en marge de la Coupe du monde. Grand Cormoran se penche en avant sur la table comme pour dire un secret. Et lâche sa prose. Il hésite encore sur le texte qu'il déclamera le soir.

Pénétrer dans l'intimité des poètes

22 heures. Le Grand slam national a déjà presque une heure de retard, le temps d'échauffer les esprits et de faire monter la température. Au milieu du Culture rapide, un large poteau cache la scène à une partie des spectateurs. Certains escaladent les chaises, d'autres s'entassent en file indienne le long du bar. Impossible de bouger.

Pilote, en bon maître de cérémonie, monte sur la micro-scène, énonce les règles du jeu et choisit au hasard cinq personnes pour composer le jury. Un à un, les slameurs se succèdent. L'ambiance est populaire, le public pénètre dans l'intimité de ces poètes, découvre leur personnalité. "C'est fort de s'apercevoir qu'il y a des gens qui s'identifient à ce que tu écris quand tu es seul, témoigne Ypnova. Ce que j'aime, c'est que le slam met la poésie à portée de tous."

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