"HPI" : l'héroïne de la série est-elle si représentative des personnes à haut potentiel intellectuel ?

"HPI", la nouvelle série de TF1 diffusée depuis fin avril, bat tous les records : meilleur démarrage, meilleur replay… Centrée sur la vie trépidante de Morgane Alvaro, une personne à haut potentiel intellectuel engagée par la police en tant que consultante, la série souhaite mettre en lumière cette capacité qu'environ 2 à 3% de la population posséderait. Mais entre la réalité et les clichés, où se situe la série ?

Article rédigé par
Corentin Mirallés - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
Morgane Alvaro (jouée par Audrey Fleurot) en train de montrer une photo à la commissaire Hazan (jouée par Marie Denarnaud). (Philippe Le Roux / Itinéraire Productions / TF1)

Meilleur démarrage en France pour une série depuis Dolmen en 2005 et plus gros succès pour un replay, HPI a de quoi intriguer. Pourtant à première vue, l'histoire semble banale. Morgane Alvaro, une femme de ménage célibataire avec trois enfants, se retrouve propulsée consultante pour la police judiciaire de Lille grâce à ses capacités hors du commun. Le commandant Adam Karadec, austère et solennel, va devoir composer avec une femme extravertie, sans gêne et un brin vulgaire pour résoudre meurtres et enlèvements. Ce duo comique, porté par les acteurs Audrey Fleurot et Mehdi Nebbou, n’est certainement pas étranger au succès de la série et à l’alchimie qui opère à l’écran.

Si la série se veut être une comédie, elle n’en aborde pas moins un sujet relativement méconnu des Français : le haut potentiel intellectuel. Cette particularité caractérise les personnes avec un fonctionnement cérébral différent de la norme. Elles sont capables de réfléchir rapidement sur plusieurs sujets en même temps. Aussi appelés génies, surdoués, zèbres ou encore précoces, les HPI déjà évalués représenteraient environ 2 à 3% de la population, selon l'OMS. 

Pourtant, certaines voix s'élèvent pour dénoncer une approche caricaturale du haut potentiel intellectuel. Pour mieux comprendre ce qu’est une personne HPI et savoir si la série est réaliste, nous avons interrogé deux spécialistes reconnues : Françoise Astolfi, docteure en psychologie et ancienne vice-présidente de l’Association nationale pour les enfants intellectuellement précoces et Fanny Nusbaum, docteure en psychologie, directrice du centre Psyrene et elle-même HPI.

(Attention cet article dévoile de légères informations sur l'intrigue de la série).

Comme Morgane Alvaro, faut-il avoir 160 de QI pour être HPI ?

Pour savoir si l’on est une personne à haut potentiel intellectuel, il faut réaliser un test de QI et une évaluation cognitive chez un psychologue spécialiste de la question. Le critère international retenu pour établir un haut potentiel intellectuel est un QI égal ou supérieur à 130. Mais Françoise Astolfi tempère l’importance du résultat au test QI : “En France, on a un souci avec le système scolaire, qui ne considère pas un enfant à 125 comme HPI. Mais j’ai vu des profils qui avaient un haut potentiel mais qui n’en avaient pas le chiffre et j’ai vu des personnes avec un QI supérieur à 130 mais qui n’avaient pas le profil HPI. Donc restons mesurés sur l’importance du chiffre.” Une position plus que partagée par sa consoeur Fanny Nusbaum. Si elle ne nie pas l’utilité du test QI qu’elle pratique elle-même dans son centre, elle insiste sur l’importance du rôle du psychologue lors de l’évaluation : “Le plus important c’est le clinicien, c’est à lui d’identifier le haut potentiel intellectuel. Bien sûr, il peut s’appuyer sur le test QI mais celui-là ne doit rester qu’un simple outil.

Est-ce qu’être HPI, c’est être un génie ?

Tous les génies sont HPI mais tous les HPI ne sont pas des génies. On leur prête des traits de génie, ce qu’ils ne sont pas. Le génie, c’est une notion décrite très précisément”, assure Françoise Astolfi. Un génie est décrit dans le Larousse comme “une aptitude naturelle de l’esprit de quelqu’un qui le rend capable de concevoir, de créer des choses, des concepts d’une qualité exceptionnelle.” La psychologue ajoute qu'être un génie, c’est “avoir une aptitude qui va faire avancer son siècle, c’est quelque chose d’extrêmement rare”. Cette idée qu’avoir un haut potentiel intellectuel serait synonyme de génie nuit aux HPI dans leur quotidien, selon la spécialiste. Parfois à l’école, les professeurs s’attendent à être “éblouis” par ces élèves et sont déçus quand ils ne le sont pas : “Moi, c’est ce contre quoi je me bats, pour qu’ils soient mieux intégrés à l’école.

Les personnes HPI sont-elles douées en tout ?

Maths, calcul mental, culture générale, histoire, psychologie humaine, biologie et même jardinage : Morgane Alvaro a des compétences dans tous les domaines. Une diversité d’aptitudes à modérer pour Fanny Nusbaum : “Les personnes HPI ont beaucoup de facilités dans tout ce qui demande de la réflexion et du raisonnement. Ce n’est pas de l'intelligence, c'est une capacité. Tout comme le musicien aura des capacités en musique et le sportif en sport, le HPI a des capacités en réflexion.” Mais encore faut-il que le sujet de réflexion intéresse la personne HPI : "Si le haut potentiel intellectuel n’est pas intéressé, il ne retiendra pas.” Françoise Astolfi explique que le mot-clé pour comprendre les HPI est “intensité”. Une personne à haut potentiel est exactement comme tout le monde à la différence près qu’elle ressent tout de manière plus intense. Cette spécificité provient de leur mode de réflexion : “Leur cerveau ne cesse de réfléchir et de tourner, tout le temps, en permanence. Ils se posent des tas de questions qui vont dans tous les sens et font preuve d’une grande curiosité. Si cela peut être très utile, cela peut aussi être très fatigant.” Aussi, leur réussite scolaire ou professionnelle n'est pas automatique, elle va beaucoup dépendre de la manière dont leur cerveau va être stimulé : "Une personne HPI qui ne fait pas travailler son cerveau, qui ne va pas se confronter à des réflexions complexes va très vite s'ennuyer et n'utilisera pas ses capacités." 

Les enfants d’une personne HPI ont-ils plus de chance de l’être également ?

Comme sa maman, Eliott Alvaro (joué par Noé Vandevoorde) est HPI. Tout au long des épisodes, on le voit s'intéresser à toutes sortes de sujets en faisant preuve d’une grande curiosité. Dans un bus, il explique même à sa mère qu'il commence à voir des chiffres comme elle. Cette ressemblance entre mère et fils est d’ailleurs source de jalousie pour Théa Alvaro (jouée par Cypriane Gardin) qui se sent à part dans cette famille à haut potentiel. Le personnage d’Eliott est certainement là aussi pour donner une idée de ce que peut être un enfant HPI. Toujours est-il que si l’un des parents est haut potentiel intellectuel, les chances pour que l’un des enfants le soit également sont beaucoup plus grandes. “C’est très génétique, confirme Françoise Astolfi. Il y aurait environ 25% de notre vie environnementale qui serait léguée à nos descendants. Donc le contexte dans lequel nous vivons va avoir un impact sur notre ADN. Ce qui n’empêche pas pour autant que dans une même fratrie, un enfant soit HPI et l’autre ne le soit pas.

Est-ce qu’une personne HPI a forcément une vie privée compliquée ?

Morgane semble avoir du mal à nouer des liens durables avec les autres, notamment dans ses relations amoureuses. Célibataire, elle explique que son ex-conjoint l’a quittée car il ne supportait plus son comportement. “Pour une personne HPI hétérogène, c’est assez fréquent d’avoir une vie amoureuse compliquée parce qu’ils sont assez directs, ils ont des réactions disproportionnées”, répondent les deux spécialistes. Les recherches actuelles sur le haut potentiel intellectuel distinguent deux types de HPI : l’homogène et l’hétérogène. L’homogène (ou laminaire*) est globalement adapté à la société, il est très rationnel et il est souvent premier de la classe. L’hétérogène (ou complexe) est généralement beaucoup moins adapté. Plutôt imprévisible, il est irrégulier dans son rapport aux autres et dans ses apprentissages. Dans la série, Morgane correspondrait donc à une HPI hétérogène selon Fanny Nusbaum : “Elle est hétérogène et hyperactive, ce qui va souvent ensemble. Par contre, je pense que la commissaire et le commandant sont tous les deux des HPI homogènes, ils réfléchissent tout le temps mais sont beaucoup plus calmes. D’ailleurs, je verrais bien une idylle se développer entre le commandant et Morgane.

Être HPI entraîne-t-il un problème avec l’autorité ?

S'il y a bien une chose qui caractérise la consultante, c’est sa capacité à ne jamais écouter ses supérieurs et à ne porter attention qu’à peu de choses. Quand elle ne s’introduit pas illégalement dans un bureau pour voler une preuve, elle choisit d’emmener son bébé sur une scène de crime. De quoi énerver au plus au point ses collègues. “Ils ont quand même décrit une personne caractérielle et ce n’est pas lié à son HPI, précise Françoise Astolfi. Mais oui, les personnes HPI ont un problème avec l’autorité. Surtout s’ils jugent cette autorité non pertinente. Par exemple, en classe, un enfant ne va pas écouter son maître et va le trouver incompétent parce qu’il n’apprendra pas suffisamment de choses.” Sur son côté indifférent, Fanny Nusbaum y voit une façon de “montrer à ses enfants qu’il faut s’en moquer. C’est une façon pour elle de dire 'je suis comme ça et puis c’est tout'.

La série donne-t-elle une bonne représentation des HPI ?

"Évidemment c’est caricatural”, abondent les deux psychologues. Mais pour l’une comme pour l'autre, cette caricature ne nuit pas à la représentation des HPI dans la société : “Au point où on en est niveau clichés et stéréotypes, je ne suis pas sûre que cette série puisse faire plus de mal, justifie Fanny Nusbaum. Qu’on soit obligés de forcer le trait, c’est normal. Si on avait mis un HPI lambda, cela aurait été ennuyant à regarder." Françoise Astolfi apprécie le personnage de Morgane : "C’est une personnalité haute en couleur et beaucoup de ses excentricités sont liées à sa personnalité et non pas à son HPI. Après oui, son QI à 160 ou sa capacité de raisonnement sont excessifs. Ce qu’une personne non HPI pourrait trouver en quelques jours ou quelques semaines, elle les trouve en quelques secondes seulement.


*NDLR : La psychologue Fanny Nusbaum utilise les termes “philo-cognitif laminaire ou complexe” pour désigner les personnes HPI quand sa consœur Françoise Astolfi utilise, entre autres, les termes “précoce homogène ou hétérogène”. Dans un souci de clarté pour le lecteur, seuls les termes HPI homogène ou HPI hétérogène sont utilisés dans cet article.

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