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Quatre manières de publier une œuvre posthume

Cinq livres inédits de l'Américain J. D. Salinger doivent être publiés à partir de 2015. Francetv info dresse une typologie des œuvres qui sortent après la mort de leur auteur.

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Une librairie parisienne le 29 janvier 2010, au lendemain de la mort de J. D. Salinger, auteur de "L'attrape-cœurs". (LOIC VENANCE / AFP)

La littérature regorge d'œuvres posthumes. Et elle devrait bientôt en compter cinq de plus, si l'on en croit une biographie inédite de l'écrivain J. D. Salinger à paraître le 3 septembre. L'auteur américain aurait lui-même donné pour consigne à ses héritiers de publier au moins cinq de ses manuscrits à partir de 2015, soit cinq ans après sa mort, rapporte le Guardian (en anglais).

Rares sont les ouvrages posthumes "intentionnels". En général, les auteurs laissent des écrits plus ou moins achevés que leurs descendants découvrent en haut d'une armoire poussiéreuse. Francetv info les a classés en quatre catégories.

1Une œuvre posthume délibérée

"Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts ; les morts, au contraire, instruisent les vivants." Avec ses Mémoires d'outre-tombe, François-René de Chateaubriand a signé l'une des plus grandes œuvres posthumes de la littérature. Entamée en 1803, elle n'a été achevée qu'en 1841. L'auteur malouin souhaitait qu'elle soit publiée cinquante ans après sa mort. Mais des difficultés financières l'ont contraint à vendre ses Mémoires à une société, qui a exigé leur publication juste après sa disparition, en 1848.

Dans le même esprit, J. D. Salinger aurait donc laissé des instructions pour que cinq de ses manuscrits soient publiés à partir de 2015. Fait étrange, l'auteur de L'attrape-cœurs, qui a vécu reclus dans le New Hampshire, n'a rien publié de 1965 à sa mort, en 2010, à l'âge de 91 ans. Mais il a continué à écrire, cultivant le mystère autour de sa personne et de son œuvre. Le voile devrait être levé à la publication de sa première biographie, accompagnée d'un documentaire diffusé le 6 septembre aux Etats-Unis.

Le + : L'auteur maîtrise son œuvre de bout en bout et acquiert, de son vivant, la certitude de s'offrir une postérité.   

Le - : Il ne profite en rien de l'éventuel succès de ses écrits posthumes, tant sur le plan narcissique que financier. Le misanthrope Salinger n'y voyait peut-être pas d'inconvénient. Mais Chateaubriand a regretté de voir le récit de sa vie lui échapper. "La triste nécessité qui m'a toujours tenu le pied sur la gorge, m'a forcé de vendre mes Mémoires. Personne ne peut savoir ce que j'ai souffert d'avoir été obligé d'hypothéquer ma tombe", a-t-il écrit peu avant sa mort. 

2Un manuscrit achevé par un autre

C'est le cas de The Pale King, de David Foster Wallace. Comme le rappelle le site américain The Daily Beast, l'auteur de The Infinite Jest (1996) s'est suicidé en 2008, à l'âge de 46 ans. Trois ans plus tard, The Pale King est publié aux Etats-Unis par son éditeur et ami Michael Pietsch, quia reconstitué un livre de 500 pages à partir de notes manuscrites et tapuscrites retrouvées chez Wallace.

Des romans inachevés, Franz Kafka en a écrit plusieurs, puisque seuls quelques courts récits et nouvelles (dont La Métamorphose) ont été publiés de son vivant. Il demande à son ami et exécuteur testamentaire Max Brod de brûler "sans restriction et sans être lu" tout ce qu'il laissera derrière lui (lettres, carnets, manuscrits…). Mais à la mort de Kafka, en 1924, celui-ci récupère le manuscrit du Procès, pas tout à fait terminé, et le publie l'année suiviante, réorganisé et amputé de quelques chapitres incomplets.

Le + : Toiletté et finalisé par un proche de l'auteur, le livre posthume est plus présentable qu'un manuscrit annoté et inachevé. Et Le Procès compte parmi les chefs-d'œuvre de la littérature.

Le - : L'intéressé pourrait bien se retourner dans sa tombe s'il s'avait l'une de ses œuvres tronquée et remaniée par un autre. En outre, le doute subsiste parfois sur la paternité de l'ouvrage posthume. Finaliste pour le prix Pulitzer, The Pale King a finalement été écarté, le jury ne pouvait savoir avec certitude qui de Michael Pietsch ou David Foster Wallace en était vraiment l'auteur. 

3Un "brouillon" publié en l'état 

"Les hauts de placards recèlent parfois des trésors oubliés." C'est là, dans un dossier beige "aux crochets rouillés" que la petite-fille de Maurice Leblanc a retrouvé un manuscrit de son grand-père, intitulé La dernière aventure d’Arsène Lupin. Le créateur du célèbre gentleman cambrioleur l'avait commencé juste avant sa mort, en 1941. Victime d'une congestion cérébrale à l'âge de 77 ans, il n'a pas pu terminer les corrections et ne souhaitait pas, selon le spécialiste ­Jacques Derouard, que ce livre soit publié. Il est malgré tout sorti en 2012 sous le titre Le dernier amour d'Arsène Lupin. On y découvre un héros plus humble, devenu éducateur pour jeunes démunis.

Parmi les œuvres posthumes publiées en l'état figure également Le premier homme, d'Albert Camus. Retrouvé sur les lieux de l’accident de voiture dans lequel l'écrivain a péri en 1960, ce manuscrit autobiographique, annoté, est censé être le premier volet d'une trilogie. Publié en 1994, il n'a pas été retouché, sur décision de ses enfants. 

Le + : Si le doute subsiste sur la volonté de l'auteur de voir l'un de ses ouvrages inachevés publié en l'état, son intégrité est néanmoins préservée. Pour les proches et les fans de Maurice Leblanc, la publication du Dernier amour d'Arsène Lupin permet en outre de clore la saga.   

Le - : Certains mettent toutefois en cause la qualité de ce dernier livre, écrit au crépuscule de sa vie et exempt de corrections abouties. Maurice Leblanc retravaillait beaucoup ses romans. Le site Salon littéraire pointait au moment de sa sortie "une narration terriblement décousue" et "certaines vulgarités de style et de pensée".

4Une œuvre tout juste achevée, prête à être publiée

C'est le cas de Persuasion, de Jane Austen. La célèbre auteure britannique meurt le 18 juillet 1817, à l'âge de 41 ans. Un an plus tôt, elle a apposé le mot "fin" à ce roman, dont elle a pris soin de retravailler l'épilogue. Persuasion sera publié avec un autre récit, écrit à ses débuts, Northanger Abbey. C'est dans ces œuvres posthumes que le nom de l'écrivaine sera révélé pour la première fois.

Autre exemple marquant d'une œuvre tout juste achevée avant la mort de son auteur : Millenium, de Stieg Larsson. Ce journaliste suédois inconnu du grand public succombe à une crise cardiaque en 2004, juste après avoir envoyé sa trilogie à l'éditeur Norstedts. Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette et La reine dans le palais des courants d'air sont publiés en 2005.

Le + : L'effet de surprise lié à la publication d'un livre dont l'auteur vient de mourir lui assure un certain succès. Le double opus de Jane Austen, dont le nom venait d'être révélé, s'est bien vendu. Autre époque, autre échelle : la trilogie de Stieg Larsson est devenue un best-seller mondial et s'est vendue à plus de 50 millions d'exemplaires.

Le - : A l'ère du marketing et des campagnes de pub, l'éditeur suédois Norstedts a dû ruser pour faire la promotion du premier livre de Stieg Larsson, détaillait, en 2008, la radio américaine NPR. La publication de Millenium a aussi été entachée par une guerre de tranchées entre les ayants droit de l'écrivain et sa compagne, privée de retombées financières aussi inattendues que colossales.

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