Sainte-Sophie, symbole culturel d'Istanbul, redeviendra-t-elle une mosquée ?

Le Conseil d'Etat turc doit rendre d'ici quinze jours sa décision concernant une reconversion en mosquée de l'ex-basilique Sainte-Sophie. Quelle est l'histoire de ce monument et quels sont les enjeux politiques liés à sa reconversion ?

L\'ancienne basilique Sainte-Sophie de Constantinople, transformée en musée par le père de la République turque Ataturk en 1935, est l\'un des monuments les plus visités d\'Istanbul. Photo prise en juin 2019.
L'ancienne basilique Sainte-Sophie de Constantinople, transformée en musée par le père de la République turque Ataturk en 1935, est l'un des monuments les plus visités d'Istanbul. Photo prise en juin 2019. (JACQUES SIERPINSKI / AURIMAGES VIA AFP)

Le président turc Recep Tayyip Erdogan appelle de ses voeux une reconversion en mosquée de l'ex-basilique Sainte-Sophie, lieu emblématique dans l'histoire du christianisme devenu l'une des principales attractions touristiques d'Istanbul. Ce site classé au patrimoine mondial de l'Unesco a subi plusieurs changements de statut au fil des siècles et est devenu un musée dans les années 30.

Le Conseil d'Etat s'est penché jeudi 2 juillet 2020 au matin sur le statut de la basilique, examinant une requête formulée par plusieurs associations en faveur de sa reconversion en mosquée. Sa décision est attendue sous quinze jours, a rapporté la télévision d'Etat TRT. En attendant, voici l'essentiel à savoir sur ce monument.

Une histoire mouvementée

Le majestueux ouvrage a été construit au VIe siècle sous l'empereur byzantin Justinien. La basilique Sainte-Sophie est aujourd'hui considérée comme l'un des héritages les plus importants de l'époque byzantine.

Après la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, la basilique a été convertie en mosquée. Mais après l'effondrement de l'Empire au sortir de la Première Guerre mondiale, le président de la jeune République turque Mustafa Kemal décide, en 1935, d'en faire un musée pour "l'offrir à l'humanité".

Quel est son statut actuel ?

Aujourd'hui, Sainte-Sophie, joyau d'Istanbul, est toujours un musée, visité par des millions de touristes chaque année. L'an dernier, c'était même l'attraction touristique la plus visitée de Turquie, avec 3,8 millions de personnes.

Cependant, son statut fait régulièrement l'objet de polémiques : depuis 2005, des associations ont à plusieurs reprises saisi la justice pour réclamer un retour au statut de mosquée, sans succès jusqu'à présent. Depuis l'arrivée au pouvoir en 2003 du président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan, les activités liées à l'islam se sont multipliées à l'intérieur de Sainte-Sophie, avec notamment des séances de lecture du Coran ou des prières collectives sur le parvis du monument.

Quel est le but politique du président Erdogan ?

La décision attendue du Conseil d'Etat est l'aboutissement d'un long processus judiciaire. En 2018, la Cour constitutionnelle a rejeté la requête d'une association turque qui demandait la réouverture de Sainte-Sophie au culte musulman.

Mais le débat actuel intervient dans un contexte où Recep Tayyip Erdogan cherche par tous les moyens à rallier sa base conservatrice, dont une partie l'a boudé lors d'élections municipales remportées l'an dernier par l'opposition à Istanbul et Ankara.

Le principal parti d'opposition, le CHP (social-démocrate), accuse le président turc d'instrumentaliser Sainte-Sophie pour faire oublier la mauvaise situation économique actuelle. "Erdogan semble réagir à la baisse de sa popularité électorale qui est vraisemblablement due aux difficultés économiques" provoquées par la pandémie, souligne Tugba Tanyeri Erdemir, chercheuse à l'Université de Pittsburgh.

Qu'en pense-t-on à l'étranger ?

Les Etats-Unis et la Grèce, qui suit de près le sort de l'héritage byzantin en Turquie, ont exprimé leur préoccupation. "Nous appelons le gouvernement turc à maintenir (...) son accessibilité à tous sous son statut actuel de musée", a déclaré la semaine dernière Sam Brownback, responsable du département d'Etat américain chargé de la liberté religieuse.

"Un monument dont la portée est universelle (...) est en train d'être instrumentalisé pour servir des intérêts de politique intérieure", a dénoncé de son côté la semaine dernière la ministre grecque de la Culture Lina Mendoni. Une reconversion de Sainte-Sophie en mosquée pourrait avoir un impact sur les rapports entre Ankara et Athènes, déjà tendus en raison notamment de désaccords sur les gisements gaziers en Méditerranée.

Les visiteurs seront-ils toujours au rendez-vous ?

En cas de reconversion, les touristes de toutes religions pourront toujours pénétrer dans l'enceinte de Sainte-Sophie. La Mosquée bleue voisine reçoit ainsi de nombreux visiteurs chaque jour. Mais le cas de l'église Sainte-Sophie à Trabzon (nord-est de la Turquie), reconvertie en mosquée en 2013, une décision considérée par certains comme un ballon d'essai avant Sainte-Sophie, donne à réfléchir.

"Le nombre de visiteurs a drastiquement chuté après sa reconversion (...), notamment parce qu'ils ne pouvaient plus admirer les fameuses fresques de l'église", souligne Tugba Tanyeri Erdemir, chercheuse à l'université de Pittsburg, ajoutant que cette décision a eu des retombées négatives pour les habitants vivant du tourisme.