Dons pour Notre-Dame : particuliers ou entreprises, qui sont les plus généreux ?

L'ampleur des promesses de dons consenties par les grandes fortunes françaises a déclenché un début de polémique en France. Mais qui exactement contribue le plus à cet élan de générosité ?

L\'intérieur de la cathédrale de Notre-Dame de Paris, après l\'incendie, le 16 avril 2019.
L'intérieur de la cathédrale de Notre-Dame de Paris, après l'incendie, le 16 avril 2019. (AMAURY BLIN / AFP)

Guillaume Plaisance, auteur de cet article, est doctorant en sciences de gestion spécialiste de la gouvernance, de l'engagement et du non-lucratif, à l'Université de Bordeaux. La version originale de cet article a été publiée sur le site The Conversation, dont franceinfo est partenaire. 


Dès le soir du lundi 15 avril et l’incendie qui touchait la cathédrale Notre-Dame de Paris, de nombreuses cagnottes en lignes ont été lancées par des citoyens eux-mêmes ou bien par d’institutions plus établies en vue de financer la reconstruction de l’édifice, que le président Emmanuel Macron espère achevée « en 5 ans ». Deux jours après la catastrophe, les promesses de dons dépasseraient déjà le milliard d’euros, a annoncé l’animateur de télévision Stéphane Bern, qui a été chargé l’an dernier par l’exécutif d’une mission sur le patrimoine, dans une interview accordée à BFM Paris.

Mais qui exactement contribue à cet élan de générosité ? Et qui, parmi les donateurs, consentira à faire le plus d’efforts. 

L'effort des plus âgés et des plus jeunes

Du côté des particuliers, si l’on regarde les dernières tendances autour de la générosité des Français, ce sont généralement les plus jeunes et les plus âgés qui font le plus d’efforts. Une tendance que l’on retrouve d’ailleurs en matière d’engagement bénévole. Il faut en effet se défaire des seuls effectifs de donateurs et des montants (auquel cas, plus les Français vieillissent, plus ils donnent) pour s’intéresser à cet effort de don, dont on mesure l’intensité en fonction des revenus notamment. Et dans ce cas, ce sont clairement les populations âgées de moins de 30 ans ou de plus de 70 ans qui se distinguent, comme on le voit dans le tableau ci-dessous :

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Notons par ailleurs que, structurellement, les donateurs sont de moins en moins nombreux, puisque seuls 5 219 000 foyers ont fait un don au cours de l’année 2017. Cette baisse est cependant compensée par une hausse à la fois du montant total des dons (atteignant quasiment 2,6 milliards d’euros en 2017), et du don moyen, frôlant durant la même année les 500 euros.

Recherches-solidarites.org

Reste donc à savoir si, pour la cause culturelle en particulier, les citoyens changeront leurs habitudes et contribueront à modifier ces tendances. La question est d’autant plus cruciale que le don connaît aujourd’hui une crise en France, crise aggravée notamment par la fin de l’impôt sur la fortune qui incitait les particuliers les plus aisés à donner pour limiter le montant imposable.

Soulignons également que les décisions politiques sont des mobilisations indirectes des contribuables. Qu’il s’agisse du conseil régional d’Ile-de-France, géographiquement impliqué, ou de municipalités provinciales, les collectivités territoriales commencent à envisager des donations à la souscription de la Fondation du patrimoine. En renonçant à une partie des fonds normalement fléchés au niveau local, les administrés, par la voix de leurs élus, acceptent de se priver d’un service, d’un événement ou d’un soutien auquel ils auraient pu prétendre. En cela, il s’agit, de fait, d’une autre forme de mobilisation.

Entreprises et les fondations, la force du mécénat

Parallèlement à la mobilisation citoyenne, le lendemain du drame a été marqué par les annonces de grandes entreprises françaises qui ont communiqué sur des contributions massives à la restauration de la cathédrale : LVMH a ainsi promis 200 millions, la famille Pinault 100 millions, Total 100 millions également, Bouygues 10 millions, Cap Gemini, Michelin ou le Crédit Agricole Ile-de-France 1 million, etc.

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Cette vive réaction des grands groupes notamment n’est pas étonnante : le mécénat d’entreprise est en phase d’expansion constante depuis quelques années et les fonds déjà fléchés en grande partie à la culture. Ainsi, ce ne sont pas moins de 2 milliards d’euros qui ont été consacrés en 2017 au mécénat, par 82 000 entreprises. La force de frappe des grands groupes ne doit en effet pas éclipser les plus petites entreprises : 50 % des entreprises mécènes dans la culture ont moins de 10 salariés ; et la part des PME et ETI ne cesse de croître dans le montant global alloué au mécénat d’entreprise.

Face aux sommes annoncées, les réactions politiques, méfiantes, n’ont pas manqué. Elles ne sont que l’illustration, au-delà de la recherche de polémiques, de la méconnaissance de l’engagement des entreprises dans le mécénat, tant chez les responsables politiques que chez le grand public. D’un côté parce que l’État n’a finalement que peu de prises sur ces pratiques (ce qui interroge notamment la Cour des comptes), et de l’autre parce que la communication des entreprises sur leurs actions de mécènes est tournée davantage vers le public des monuments que vers l’ensemble de l’opinion.

Certes, le mécénat d’entreprise donne droit à une défiscalisation de 60 % des dépenses engagées (dans la limite de 0,5 % de leur chiffre d’affaires). Pourtant, lorsque l’on étudie les motivations principales des mécènes, ces derniers citent d’abord l’intérêt général, de la défense des valeurs de l’entreprise ou encore de renforcer son ancrage local et territorial. Il est vrai que la sortie de l’ancien ministre de la Culture et auteur de la loi sur le mécénat de 2003, Jean‑Jacques Aillagon, a pu brouiller le message. Dès le 15 avril au soir, celui qui est désormais conseiller culturel auprès de François Pinault demandait en effet à l’État de voter rapidement une loi pour faire de Notre-Dame de Paris un « trésor national » et que les dons puissent ainsi bénéficier d’une réduction d’impôt de 90 % (plafonnée à 50 % du montant de l’impôt dû par l’entreprise).

Face aux interrogations soulevées par cette déclaration, la famille Pinault a d’ailleurs finalement annoncé mercredi 17 avril que sa donation pour Notre-Dame de Paris ne fera l’objet d’aucune déduction fiscale.

Un milliard ne suffit pas

Désormais, l’enjeu n’est donc plus tant de trouver des fonds (d’autant plus que des pays étrangers et des firmes internationales comptent donner) que de savoir comment reconstruire.

D’une part, parce que les moyens non financiers vont très rapidement manquer : le nombre de corps de métiers à mobiliser est impressionnant et il n’est pas possible de demander l’arrêt d’autres chantiers pour entamer celui-ci. Il en va de même pour les matières premières comme le bois de chêne, malgré toutes les volontés généreuses venues de France et d’ailleurs. Le bénévolat et le mécénat de compétences seront donc cruciaux pour permettre au projet d’aboutir le plus rapidement possible.

Le bois de chêne, une ressource rare. Dugdax / Shutterstock

D’autre part, parce que la gouvernance de ce projet sera le facteur clef de réussite. Sans une gouvernance ouverte, y compris aux institutions culturelles internationales et aux structures privées lucratives, la durée du chantier risque d’être allongée. La mobilisation financière est une première étape incontournable qui ne doit pas s’en tenir à l’aspect économique, ne serait-ce que pour assurer l’usage efficient des fonds récoltés.

Si l’évaluation du montant exact de la rénovation de la cathédrale s’avère complexe, évaluer la contribution matérielle et immatérielle des acteurs qui comptent s’y investir sera un défi immense. Chaque discipline peut y apporter son tribut (les sciences de gestion, par exemple, ont fort à faire dans la valorisation de l’engagement précédemment cité, mais aussi dans les propositions de modèles de gouvernance non lucrative), parce que l’investissement n’est pas seulement financier. Il est désormais moral et axé sur les compétences des corps de métier, des entreprises et des citoyens.

The Conversation

Guillaume Plaisance, Doctorant en sciences de gestion spécialiste de la gouvernance, de l'engagement et du non-lucratif, Université de Bordeaux

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.