Grand entretien Didier Fusillier, président du Grand Palais : "La chance de ce lieu magnifique en plein Paris, c'est d'être absolument vide"

Le 19 avril 2024, le Grand Palais doit libérer la grande nef pour préparer les Jeux olympiques. En 2025, le bâtiment retrouvera son ambition culturelle avec ses grandes expositions et ses événements spectaculaires. Après trois ans de travaux, un budget de près de 500 millions d'euros pour une rénovation hors norme, c'est un nouvel élan qui s'ouvre pour ce lieu emblématique.
Article rédigé par Christophe Airaud
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 8 min
Didier Fusillier, président de la Réunion des musées nationaux-Grand Palais, sur le chantier du Grand Palais. (AMELIE DEBRAY)

Le Grand Palais des Champs-Élysées est le nom officiel de ce bâtiment immense et majestueux. Il donne sur les bords de Seine, à sa gauche, et à sa droite sur l'avenue des Champs-Élysées. C'est dire son emplacement idéal en plein centre de la capitale. Inauguré le 1er mai 1900, le palais est depuis le 12 mars 2021 entièrement fermé pour rénovation et le chantier a pris énormément de retard. Le compte à rebours a commencé. Le 19 avril, les travaux doivent être terminés dans la grande nef pour une livraison au Comité des Jeux olympiques et paralympiques Paris 2024.

Le 1er septembre 2023, Didier Fusillier était nommé président du Grand Palais. Didier Fusillier est connu pour avoir piloté "Lille, capitale européenne de la culture". En 2004, il avait fait de la préfecture du Nord une ville où les créations les plus novatrices, les parades les plus foldingues et populaires s'imbriquaient. Il a ensuite dirigé la Grande Halle de La Villette et inventé les micro-folies (400 mini-musées sur tout le territoire). Il aime bousculer la culture en la rendant populaire et joyeuse, spectaculaire et à portée de tous, mais avec des artistes de qualité et parfois d'avant-garde. Sa feuille de route : livrer à temps le Grand Palais et ensuite en faire un haut lieu culturel. Rencontre avec un homme pressé, Didier Fusillier, entre deux visites de chantiers et la préparation de la saison 2025.

Le Grand Palais en projection 3D et vue aérienne. (CHATILLON ARCHITECTES)

Franceinfo Culture : Lors de votre première visite après votre nomination en septembre 2023, que vous a inspiré le Grand Palais, ce paquebot un peu désuet du début du XXe siècle ?
Didier Fusillier : Dans Paris, c'est un bâtiment magnifique, majestueux, mais un peu mystérieux, et quand on en prend la présidence, on éprouve le sentiment que c'est un bâtiment hors norme. Il faut avoir l'idée quand même qu’on fait rentrer le château de Versailles dedans, c'est plus grand que le château de Versailles. À l’intérieur, le poids de l'acier est supérieur à celui de la tour Eiffel.

"De l'extérieur, on se dit 'waouh', quel engin quand même, et puis ça a été conçu comme un palais des fêtes à l’époque".

Didier Fusillier

à franceinfo Culture

C'est un bâtiment gigantesque aux pieds des Champs-Élysées, contre la Seine. Le Grand Palais, c'est 1 km de façade et 39 statues. À l’époque de sa construction, c'était le lieu des grandes promenades parisiennes, c'était un enchantement de voir cette immense verrière. On se dit donc que l'on a une chance d'être nommé par le président de la République pour diriger un truc comme cela.

Vient ensuite le constat. Nommé en septembre, ouverture obligatoire en avril, un chantier très en retard. Comment avez-vous procédé ?
Après, évidemment, on se confronte aux exigences d'aujourd'hui, aux règles de sécurité d'aujourd'hui. Les travaux commencent en 2021. Mais, ensuite, il y a une période Covid-19 et post-Covid, il y a donc du retard et on se retrouve, quand j'arrive en septembre, avec six mois de retard et pas prêt pour les Jeux olympiques. Mais le chantier doit être terminé [pour la grande nef], il n'est pas question de ne pas livrer pour les épreuves d'escrime et de taekwondo qui auront lieu là. Nous ne pouvons pas être en retard, c'est inimaginable. Donc livraison obligatoire du bâtiment le 19 avril.

Alors, les soixante-dix entreprises, c'est beaucoup d'entreprises qui sont ensemble sur ce chantier et doivent se coordonner. Ce sont les meilleures des grandes entreprises françaises. Près de 780 ouvriers sont sur le chantier, de 6h30 à 22h, sur le principe des 2x8. Imaginez devoir sortir des ascenseurs par exemple : avant, il y avait deux ascenseurs en tout et pour tout dans le bâtiment. Maintenant, il y en aura 41. On change tous les escaliers qui sont aux normes de 1900, mais qui ne sont plus du tout aux normes de maintenant. Il faut imaginer comment on se promenait à l'époque... On avait des robes à panier, on avait des hauts-de-forme, des chapeaux, enfin rien n'était comme maintenant.

Vue de la réalisation de la dalle de la grande nef du Grand Palais en 2023. (PATRICK TOURNEBPEUF / TENDANCE FLOUE)

Aucune norme incendie dans le bâtiment et il faut compter sur les périodes prochaines de canicule ou de grand froid, les problèmes climatiques. Alors par exemple, pour rattraper le retard dans cet énorme chantier, il faut que les peintres acceptent de travailler avec des marteaux-piqueurs à côté d'eux. Et inventer comment se protéger de la poussière. C'est un pari à la hauteur du lieu, mais ce sera prêt.

Un des problèmes du Grand Palais avant rénovation était le froid en hiver, le chaud en été, et une protection obligatoire des œuvres contre ces excès.
C'est l'un des soucis du Grand Palais : il ne faut pas qu'il fasse chaud, il ne faut pas qu'il fasse froid, il ne faut pas qu'il y ait une note de chauffage trop importante, il ne faut pas que les œuvres souffrent. Imaginez que tous les châssis de fenêtre ont été changés, pour ces fenêtres de 10 m sur 7. Nous avons créé un système de chauffage hydraulique par le sol dans la nef, donc il ne fera pas chaud, il ne fera pas froid, mais on ne sera jamais dans une salle de spectacle climatisée, ce n'est pas possible. Pour les galeries dites nationales [où auront lieu les grandes expositions], elles sont complètement aux normes muséales d'aujourd'hui, donc avec une hygrométrie parfaite.

Une fois le chantier terminé, comment allez-vous rendre ce lieu majestueux, mais classique, je dirais même impressionnant, ouvert à une culture de grande qualité, mais aussi festive et populaire, ce qui est votre marque de fabrique ?
Tout d'abord, il ne faut pas oublier que 83% des ressources du Grand Palais viennent de ses ressources propres, donc l'organisation d'événements, de salons, de défilés, avec notamment Chanel, Paris+ par Art Basel, Paris Photo, mais aussi le salon du livre, enfin maintenant le Festival du livre de Paris : voilà un méli-mélo incroyable de grands événements qui vont retrouver leur lieu d'origine.

Nous avons ensuite le partenariat avec le Centre Pompidou [celui-ci étant fermé pour travaux, le Grand Palais va devenir une sorte de Centre Pompidou "bis" avec 2 800 m2 de galeries], mais aussi le musée d'Orsay et le Louvre. Donc, on continue la tradition des très grandes expositions. Mais j'ai envie d'y adjoindre dans les autres endroits et les interstices entre deux salons, entre deux événements, dans la nef, des expositions hors normes qui sont complètement dans notre monde d'aujourd'hui, instagrammables, immédiatement à côté de Matisse ou de Tinguely.

La rotonde du Palais de la découverte pendant les travaux en 2022. (PATRICK TOURNEBPEUF / TENDANCE FLOUE)

J'aime l'idée que l'on joue avec le lieu. Ces artistes jouaient avec les matériaux, les lieux, en tout cas pour Jean Tinguely. Donc il y a cette envie de pouvoir jouer avec le Grand Palais en accueillant gratuitement les familles, ce qui n'était pas le cas. Avant, pour rentrer dans le Grand Palais, on devait avoir un ticket, là, on pourra entrer sur plus de 3 000 m2 gratuitement. J’imagine programmer une grande exposition de gonflables dans la nef, mais aussi des bals, des parades, des concerts, des playgrounds [en partenariat avec la Galerie Perrotin]. La nef est un lieu de lumière, elle n'a jamais la même lumière, l'aube y est magnifique et surtout, nous y sommes à l'abri des intempéries. On discute avec beaucoup d'artistes, par exemple Mohamed El Khatib, Rachid Ouramdane ou Alexander Neef de l'Opéra de Paris, qui ont aussi une vision assez singulière et qui aiment ce genre de pari, de travailler pour un espace hors norme.

Vue aérienne du Grand Palais en 2018. (NISIAN HUGHES)

Vous n'avez pas de collection comme le Louvre ou Orsay. Comment devenir un lieu de culture ?
Le Louvre, Versailles, c'est ancré dans le passé, le Grand Palais, sa chance est d'être absolument vide, c'est-à-dire qu'il n'y a rien au mur, il est vide, donc on y colle ce qu'on veut : c'est quand même totalement précieux. On ne peut pas démonter la Grande Galerie du Louvre, bouger La Joconde, ici, on bouge tout ce qu'on veut et d'ailleurs, il n'y a même pas de mobilier fixe : on pourra bouger les fauteuils et les chaises, on pourra créer un parquet de bal, si on veut. Enfin, c’est ainsi en tout cas que je vois l'avenir du Grand Palais.

"Le Grand Palais dans mon esprit, ce sera un jeu de piste".

Didier Fusillier

à franceinfo Culture

En 2025, retour de la culture dans le Grand Palais, vous avez déjà une programmation ?
Nous commencerons par une exposition de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely, qui ouvrira le 6 juin 2025, et le même jour une grande exposition Art brut. Puis viendra une grande exposition Matisse avec le Centre Pompidou et une exposition Nan Goldin. À côté de ces expositions, on laissera des moments libres pour programmer des événements, tout ne sera pas figé dans un calendrier. J'aimerais qu'on arrive dans cet endroit sans savoir vraiment trop ce qu'on va y trouver, c'est-à-dire que, bon ok, il y a une expo, mais on sait qu'il y a aussi plein d'autres choses et qu’on s'y perd parce que franchement, on peut y passer la journée sans s'en rendre compte. Le Grand Palais dans mon esprit, ce sera un jeu de piste.

Maylis de Kerangal a suivi le chantier de novembre 2021. Ses chroniques sont à écouter ICI

Site du Grand Palais des Champs-Élysées

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