Le documentaire "Summer of Soul" exhume les images oubliées du "Woodstock de la musique noire" d'Harlem, en 1969

Stevie Wonder éblouissant, Nina Simone imposante, Sly & the Family Stone ébouriffants : ils étaient tous au Harlem Cultural festival en 1969, applaudis par des centaines de milliers de spectateurs. Bien que filmé, l'événement était aussitôt tombé dans l'oubli. Le formidable documentaire "Summer of Soul", diffusé sur Disney+, le fait revivre tout en remettant quelques pendules à l'heure.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Sly Stone de Sly & The Family Stone sur scène au Harlem Cultural Festival à l'été 1969, dans le documentaire "Summer of Soul". (PHOTO COURTESY OF SEARCHLIGHT PICTURES. © 2021 20th Century Studios All Rights Reserved)

De 1969, année riche en évènements, les Américains ont surtout retenu le premier pas de l’Homme sur la Lune, le festival de Woodstock et celui, qui se termina dans le sang, d’Altamont… Mais un festival mémorable s’est aussi déroulé à Harlem (New York) cette année-là, dont personne n’a entendu parler, au point que certains participants n’étaient pas loin de penser l’avoir rêvé.

Cinquante ans plus tard, le documentaire Summer of Soul en exhume les images hautes en couleur et fait revivre ce "barbecue noir ultime", comme le résume avec tendresse un participant, qui, alors âgé de 5 ans, n'avait jamais vu autant de ses semblables réunis.

Nina Simone sur scène au Harlem Cultural Festival (New York, Etats-Unis) en 1969, dans le documentaire "Summer of Soul" (2021). (PHOTO COURTESY OF SEARCHLIGHT PICTURES. © 2021 20th Century Studios All Rights Reserved)

Stevie Wonder à la batterie, Nina Simone intense, Mahalia Jackson surpuissante...

Durant l'été 1969 ils furent donc des milliers (300 000 au total), chaque dimanche durant six semaines, à se presser dans un parc en plein-air au Harlem Cultural Festival, dont l’entrée était gratuite. Une joyeuse marée humaine d’Afro-américains de tous âges venus applaudir, chanter et swinguer au son d’une tripotée de pointures soul, jazz, blues, funk, gospel, pop ou latino.

Jugez plutôt : Stevie Wonder, sautant assis derrière son clavier et vu pour la première fois s’essayer à un solo de batterie (il avait alors 19 ans, une merveille), Nina Simone impériale au piano comme au micro , déterminée à redonner confiance à la communauté noire, Sly & The Family Stone et leur funk psychédélique alors si audacieux et attirant, au point de faire admettre au public noir que oui, un batteur blanc, ça n'est pas forcément ridicule. Ou encore Mahalia Jackson et Mavis Staples alliées d’un jour pour un duo gospel époustouflant de puissance. Sans compter Gladys Knight and the Pips, B.B. King, The Staples Singers, Ray Barretto, Max Roach, The 5th Dimension, Edwin Hawkins (qui triomphait à l’international avec Oh Happy Days) etc…

Effacement d'un moment fort de la culture noire américaine

Comment un festival de cette envergure, filmé avec soin de surcroit, a-t-il pu tomber dans les oubliettes de l’histoire avec une telle facilité ? Et pourquoi le festival de Woodstock, emblématique de l’ère hippie, qui se tenait quelques jours plus tard à moins de 200 kilomètres de là, est-il resté si prégnant dans l’imaginaire ?

Il se trouve que les 40 heures de rushes qui témoignaient de ce moment exceptionnel à Harlem n’intéressaient personne, ni aucun média. Elles ont donc pris la poussière durant 50 ans dans un sous-sol, jusqu’à ce que le batteur du groupe de hip-hop The Roots, Ahmir "Questlove" Thompson, n’en découvre l’existence et décide de les partager avec le monde entier en réalisant ce documentaire, son premier. Pour lui, il était crucial de montrer tous ces artistes au pic de leur art, mais aussi les ressorts de l’effacement de la mémoire et de la culture noire aux Etats-Unis.

Quant à l’aura éternelle de Woodstock, Questlove a une théorie là-dessus.  "Woodstock en lui-même n’a pas été déterminant. Ce qui l’a été c’est le film sur Woodstock", raisonne-t-il dans une interview à Pitchfork. "Ce qui a rendu Woodstock génial c’est le fait qu’on nous ait dit que Woodstock était génial."

Mavis Staples et Mahalia Jackson partagent le micro pour un gospel ébouriffant de puissance au Harlem Cultural Festival de 1969, dans le documentaire "Summer of Soul". (PHOTO COURTESY OF SEARCHLIGHT PICTURES. © 2021 20th Century Studios All Rights Reserved)

"Nous voulions la liberté maintenant"

En réparant l’oubli du Harlem Cultural Festival, dont les Black Panthers assuraient la sécurité et où le révérend Jesse Jackson prit la parole, Questlove fait oeuvre militante avec Summer of Soul, sous-titré... Or, When the Revolution Could Not Be Televised en référence à Gil Scott-Heron. Il réhabilite à la fois un évènement majeur pour les artistes et musiciens noirs, tout en replaçant l’événement dans son contexte de bouillonnement politique, social et culturel pour la communauté afro-américaine.

Pour ce faire, il ponctue son film d’images d’archives pertinentes, celles de manifestations pour les droits civiques et de témoignages de festivaliers recueillis à l'époque pour CBS Evening News. Il fait également réagir à 50 ans de distance des artistes et des participants. "Nous voulions la liberté maintenant", se souvient un festivalier. "Il n’y avait pas que la musique", assure la chanteuse Gladys Knight, "nous voulions le changement".

Révolutions, petites et grandes, sont abordées

Ainsi, entre deux extraits de concerts réjouissants, sont abordés tout autant le style vestimentaire et l’avènement des nouvelles coiffures afros que la politique, avec l’attitude bienveillante du maire (blanc) républicain progressiste John Lindsay, un peu plus d’un an après l’assassinat de Martin Luther King et de la révolte qui avait suivi. La question de la drogue, en particulier l’héroïne qui décimait Harlem à ce moment-là, y trouve autant sa place que la linguistique – 1969 fut en effet "l’année où le nègre est mort et où le black est né", y compris imprimé dans les pages du prestigieux New York Times, nous rappelle le film.

Alors que Neil Armstrong mettait un pas sur la Lune, aimantant les yeux du monde entier vers les étoiles, la mention sur scène par Stevie Wonder de la mission Apollo n’avait remporté que huées au Harlem Cultural Festival. "On s’en fiche de la Lune, mettez plutôt un peu de ce cash à Harlem", lançait un festivalier. Il attend toujours.

"Summer of Soul" de Ahmir Questlove Thompson (1h56) est disponible en France à partir du 30 juillet 2021 sur Disney+

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