Le retour en force d’Alice Cooper avec "Detroit Stories" : la saga d'une légende du rock

Pionnier du hard rock depuis 1969, "Alice" sort son 27e album vendredi 26 février, à 73 ans. Une histoire, un mythe, comme seul le rock en connaît.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Alice Cooper sur scène à Sydney (Australie), le 16 février 2020. (PETER PARKS / AFP)

A 73 ans, Vincent Damon Furnier, alias Alice Cooper, a toujours 18 ans. Et pour cause : I’m Eighteen (J’ai 18 ans), est le titre qui a introduit ses 52 ans de carrière… à ce jour. Cet increvable vétéran avait signé le pacte faustien qui le lie au rock en 1969 avec son premier LP. Il persiste aujourd’hui avec Detroit Stories, son 27e opus, dans les bacs vendredi 26 février. Il y renoue avec son ADN : un rock puissant, primal et sophistiqué, un retour aux sources. Un concept album, hommage à sa ville natale, Detroit, capitale américaine du rock.

Les origines

Né le 4 février 1948, d’origine huguenote, sioux et irlandaise, ses racines françaises viennent de sa mère. Son père était prédicateur laïc dans un culte qui n’est pas obligatoirement rendu par un pasteur. Assidu à l’église, le futur Alice Cooper semble avoir retenu le sens de la "messe" que l’on trouvera dans ses futurs spectacles. Tout comme il se fera "exécuter" à répétition sur scène, à l’image du Christ, mais pas en croix. Ses ascendances sioux ressortent dans son célèbre maquillage blême et charbonneux, mais aussi dans sa frénésie scénique qui rappelle des danses rituelles amérindiennes. A 16 ans, Vincent Furnier rencontre à Detroit ses futurs musiciens : Denis Dunaway (basse), Glen Buxton (guitare), Michael Bruce (guitare), et Neal Smith (batterie), le groupe Alice Cooper au complet. Des potes de collèges et musiciens en herbe, qui resteront très proches une fois passés professionnels, jusqu’à leur séparation en 1974.

Frank Zappa, le producteur

Selon la légende, le nom d’Alice Cooper est celui d’une sorcière anglaise brûlée au XVIIe siècle, révélé lors d’une séance de spiritisme. Coup de pub ? La légende est trop belle. Déménagé de Detroit (Michigan) à Phoenix (Arizona), le groupe rejoint Los Angeles (Californie) où il se produit pour la première fois sous ce nom en 1968. Le public leur envoie des tomates à la figure et les étudiants jugent leur prestation comme la pire de l’affiche à laquelle ils étaient invités. Très inspirés par Dada et les surréalistes, le groupe revêt des tenus excentriques et bariolées. Leur concert relève de la performance, sur une musique distordue avec des textes absurdes et engagés. Les GTOs, groopies de Frank Zappa et premier groupe rock féminin, lui recommande d’inviter le groupe phénomène, qu’il convoque chez lui à 7h00 le lendemain. Ils rappliquent à l’heure et jouent à fond dans le salon de Zappa, alors que le maître dort encore. Ils n’avaient pas compris qu’il s’agissait de 7h00 du soir ! Zappa, abasourdi, est séduit par le groupe et produira leur premier album, Pretties for You (1969), au son garage psychédélique et aux fulgurances bruitistes.

Bob Ezrin, le George Martin d’Alice Cooper

Un deuxième album produit par Zappa, Easy Action, sort en 1970, au son nettement plus pro, avec de belles pièces qui alternent hargne et ballades, une double facette que gardera toujours Alice Cooper. Autre constance, des riffs et solos de guitare tranchants comme un couperet. Un son est là, et il ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Celle de Bob Ezrin, auquel on suggère de les prendre en main. Lui-même musicien, il deviendra le producteur de Lou Reed, Aerosmith, Kiss, Peter Gabriel ou Pink Floyd, et sera qualifié de "Francis Ford Coppola des producteurs". Ezrin produit en 1971, Love it to Death : une bombe. Orchestrateur et arrangeur, il colore le rock au cutter du groupe d'influences classiques, avec des plages aux teintes progressives. Le disque comprend deux morceaux de plus de huit minutes (Black Juju et The Ballad of Dwight Frye). Mais c’est I’m Eighteen qui propulse le groupe en haut des charts. Alléluia ! Le groupe ne les quittera plus pendant trois ans, et Bob Ezrin chapeautera le groupe jusqu’à son avant dernier album, en 1974. Trois années d’une collaboration grandiose.

Glam rock

S'ensuivent trois ans et quatre albums sous le signe du Glam rock (Glam pour glamour). Alice Cooper est parfaitement intégré à la scène Glam dont la naissance émerge sous l'impulsion britannique de T. Rex (Marc Bollan) puis aux Etats-Unis, avec des influences et collaborations réciproques. David Bowie, Lou Reed, Mott the Hooples, Roxy Music, The New York Dolls en sont l’essence, bientôt rejoints par une vague plus commerciale avec Slade, Sweet, Garry Glitter… L’excentricité et l’androgynie leur sont communs, tout comme la provocation qui ancrent le Glam dans une pop psychédélique teintée de cabaret. Par ailleurs, le Hard rock fait un tabac avec Deep Purple, Led Zeppelin et Black Sabbath. Alice est à la frontière des deux mondes. L’orchestration des groupes s’enrichie de cordes et de cuivres (cf. Bob Ezrin), les premiers synthétiseurs arrivent, le son se métallise, et les aigues sonnent comme jamais.

La mode vestimentaire rappelle les merveilleux et merveilleuses du XVIIIe siècle, les paillettes et platform boots constituent la panoplie du Glam. Alice Copper est parfaitement à son aise dans le tableau, mais incarne son côté sombre.

 Rock décadent, Alice Cooper superstar

Dans cette atmosphère qualifiée de décadente ("rock décadent "), Alice Copper est la tête de pont la plus visible. Le nom du groupe est rapidement identifié à son leader qui s’adonne à un spectacle macabre dans des shows où il met en scène la mort à l'oeuvre. Killer en 1971 (la même année que Love it to Death) est sans doute le chef-d’œuvre du groupe, et la tournée de l'album  incarne le plus l'artiste, avec celle de School's Out (1972). C’est à cette époque qu’Alice se produit sur scène avec son boa, reconstitue un combat de rue et est pendu ; il sera plus tard guillotiné et passé à la chaise électrique dans un chaos de guitares épiques. Un Grand guignol qui ne quittera plus le groupe. En 1972 School’s Out casse la baraque, tout comme Billion Dollars Baby en 1973, avec un show monumental pour l'époque. C’est celle des "super groupes" (alors que les Beatles sont morts et les Stones en veilleuse) : Pink Floyd, The Who, Led Zeppelin, Deep Purple, King Crimson, Yes, ELP tournent à tour de bras. Alice Cooper aussi. Il se démarque sur scène par sa violence agressive et provocatrice qui effraie toute l’Amérique. Alice Cooper est l’ennemi public numéro un des parents.

Shock rock, l'inventeur du rock théâtral

Si le rock d’Alice Cooper se suffit à lui-même, Vincent Furnier veut depuis le début lui donner une dimension théâtrale. La performance musicale, les accessoires, la scénographie, racontent une histoire. Mais comparé au cabaret actualisé par Bowie, Lou Reed et Roxy music, Alice Cooper est plus Dadaïste. C'est le Grand guignol qui l’inspire : ce théâtre de l’horreur qui sévit rue Chaptal à Paris de 1886 à 1963. A son répertoire, des mélodrames criminels et fantastiques, où l’hémoglobine éclabousse, dans une pure tradition gothique. Comme chez Alice Cooper. Faut-il y voir une résurgence de ses origines françaises dans ses shows ? Il sait du-moins d’où viennent ses poupées humaines découpées en morceaux, les litres de sang déversés, gibets, guillotines, chaises électriques, laboratoires prométhéens qu’il met en scène... Une référence aux Surréalistes auxquels Alice s’est toujours identifié : le groupe d’André Breton plébiscitait le Grand guignol.

Une influence américaine est également à la source de ce que la critique nommera le "shock rock", dont Alice Copper sera le fer de lance. Les "midnight spook shows" du samedi soir des années 1960 consistaient à projeter en double programme des classiques du cinéma fantastique américain, ou des petits films fauchés relevant du genre. Le programme était entrecoupé d’attractions sur scène où s’invitaient Dracula, Frankenstein, le loup-garou… Des shows gothiques qui rappellent les fantasmagories que donnait Robert Gaspard Robertson à la fin du XVIIIe siècle en France, puis qu'il essaima dans toute l’Europe, jusqu’à la naissante Amérique. Alice Cooper fera des petits : Kiss, Marilyn Manson, Slipknot, Watain...

Icône sataniste et de l’horreur

Sûr que le jeune Vincent Furnier a assisté à ces "Spook shows" grand-guignolesques des 50-60’s. Il regardait les nombreuses rediffusions de films d’horreur à la télévisions, présentés par la sépulcrale et sculpturale Vampira (Maila Nurmi), ou par la goule sarcastique Zacharia, deux maîtres de cérémonies de ces soirées macabres.

Vampira : Maila Nurmi en présentatrice de films d'horreur du show Movie Macabre sur la chaîne américaine ABC en 1954.  (TOUCHSTONE PICTURES / ARCHIVES DU 7EME ART)

L’esprit de Halloween plane sur Alice Cooper et son célèbre maquillage est devenu un masque en caoutchouc pour les kids. Les associations puritaines sont tombées à bras raccourcis sur le phénomène Alice Cooper très tôt. Avec Black Sabbath, Alice Cooper est considéré comme l’initiateur du "rock satanique". Satan et la musique : une longue histoire aux States, depuis le blues des esclaves, relayé par le be bop, puis le rock. Une obsession américaine qui a pris des proportions folles depuis les années 1950 jusqu’à nos jours. Alice joue évidemment de cela depuis le début, alors que le groupe est né lors de l’affaire Manson (assassinat de Sharon Tate commandité par un gourou sataniste, 1967) qui a traumatisé l'Amérique. Ces attaques lui offrent une énorme pub gratuite jamais démentie depuis. Sa légende est faite depuis longtemps. Il a toujours dit et répété croire en Dieu, comme chrétien. Vu son éducation protestante, son père étant pasteur, on peut lui faire confiance. Et quand bien même ? Comme c’est souvent le cas, le public identifie l’acteur à son (ses) rôles(s). Alice Cooper est un personnage et Vincent Furnier son interprète. Après tout, ses choix esthétiques relèvent de l’intouchable liberté d’expression américaine. Ainsi soit-il.

Alice joue aussi comme caméo (apparition fugitive) dans un nombre impressionnant de films fantastiques. Son meilleur rôle est dans Prince des Ténèbres (1988) de John Carpenter où il joue le "Suppôt de Satan" (ça ne s’invente pas), à la tête d’une bande de clodos silencieux qui menacent une église. Du pur Alice.

Son autre apparition mémorable est sa prestation sur scène dans Dark Shadow (2012) de Tim Burton, où Johnny Depp l’invite dans son château XVIIIe pour "ambiencer" la soirée. Tous deux sont à l'origine du groupe rock Hollywood Vampires. La dernière prestation d’Alice au cinéma : Jésus Christ Superstar, Live (2018), si, si, en attente d'une date de sortie. Alice Cooper est une machine de guerre.

L’éclatement du groupe

A l’instar de David Bowie, aux prestation également théâtrales, Alice Cooper devient prisonnier de son personnage. Bowie a prudemment tué son alter ego Ziggy en 1974 pour ne pas y être enfermé. Alice Cooper ressuscite toujours après chaque mort qu'il s'inflige chaque soir sur scène depuis 1971. Il est comme un Christ rock, mais aussi un Dracula qui renait à chaque film. En 1973, après les succès foudroyants de School’s Out et Billion Dollars Baby, son distributeur Warner, le pousse à entamer une carrière solo. Les autres membres du groupe comprennent qu’ils passent de co-fondateurs à accompagnateurs. Ils sortent ensemble un dernier album en 1973, Muscle of Love, mal aimé et pourtant très riche, produit en plein stress, sans Bob Ezrin. Sa pochette (une bataille de rue entre marins ivres) est enfermée dans un un colis cartonné, estampillé "Fragile". Curieux et coûteux concept qui semble refléter l’ambiance de l’enregistrement. Un chant du cygne dont Alice se relèvera plus vivant que jamais.

L'année suivante, son premier album solo sous son nom d’artiste, Welcome To my Nightmare (1975), réunit à nouveau Alice Cooper et Bob Ezrin dans un mixage atomique. Un concept album qui rassemble toutes les obsessions de l’artiste distillées dans les précédents albums. Classique incontournable du genre, son succès est planétaire. La tournée reste légendaire avec araignée géante et la star de l’horreur, Vincent Price, sur scène. Un triomphe. Le reste de la carrière est moins heureuse avec 22 albums solo à ce jour, tout de même, et toujours en tournée. Pour l’avoir vu lors de trois récents concerts à Paris, l’artiste est un merveilleux homme de scène, à l’énergie impressionnante, qui se donne toujours comme une première fois. Un artiste achevé. A Paranormal Evening At The Olympia Paris, captation de 2018, ressort en DVD/Blue ray à l’occasion de son nouvel album. 

"Detroit Stories" : le meilleur d’Alice

Detroit Stories est un soleil noir comme une galette de cire. Alice Cooper retrouve le son de Killer (1971) sur une bonne partie de son nouvel album (26 février). La star exulte sur quinze morceaux, toujours avec sa voix pierreuse, sur fond de guitares incisives. Le fan est aux anges, et se livre sans partage à la sorcière androgyne imaginaire du XVIIe siècle, dont Alice tient son nom de scène. Quinze perles ou presque, comme il ne nous en a pas données depuis des lustres.
L’album transpire Detroit, ville industrielle aujourd’hui naufragée, mais ville du rock extrême. Le plus bruyant, hargneux, marqué au fer rouge de l’acier des chaînes de montage General Motors, Ford et Chrysler. La ville suinte le rock. C’est la ville de MC5 (acronyme de Motor City Five), groupe qui sévit de 1962 à 1972 au panthéon du rock, avec ses guitares dévastatrices. Tout comme Iggy Pop and the Stooges (1967-74/ 2003-13), dont le leader est une icône incontournable lui aussi. A l’opposé, Detroit est également la ville de la Motown (contraction de Motor Town), productrice des plus grands artistes Soul : The Temptations, Stevie Wonder, Marvin Gaye, Diana Ross et The Supremes, The Pointer Sisters, Michael Jackson & The Jackson Five, The Four Tops, Martha and the Vandellas, Smokey Robinson…

Etonnant le destin de cette ville, une des plus riches d’Amérique, devenue fantôme, après la mort de l’industrie automobile. Alice hurle cette adversité au diapason. Après une reprise du classique Rockn’roll de Lou Reed, en ouverture, 14 titres s’enquillent à la vitesse d’une Mustang 1973. Aux tout débuts d’Alice Cooper, "Detroit était l’épicentre du Heavy Rock”, explique-t-il. “On jouait au club Eastown avec à l’affiche Alice Cooper, Ted Nugent, the Stooges et the Who, pour $4 ! Le week-end suivant au Grande c’était le MC5, Brownsville Station et Fleetwood Mac, ou Savoy Brown ou the Small Faces. Impossible d’être un groupe de soft rock ou vous vous faisiez botter les fesses." C’est bien envoyé.

"Detroit a été le berceau du hard rock énervé", poursuit Alice. "Rejeté de partout aux USA, Detroit a été l’unique endroit qui a accepté le son hard d’Alice Cooper et notre show sur scène complètement déjanté. Detroit était un refuge pour les exclus. Et quand ils ont su que j’étais né à East Detroit… Nous étions vraiment chez nous.” Cinquante ans plus tard, Alice et Ezrin ont rassemblé des musiciens légendaires de Detroit dans un studio pour enregistrer l’album, dont Wayne Kramer, guitariste et compositeur du MC5. La Motown n’est pas négligée dans $1000 high Heels Shoes, avec de rutilants chœurs et cuivres funky. La paire et les pairs à l’origine du son Alice Cooper, artiste et producteur, se retrouvent sur un album très rock’n’ roll. Personne n’est oublié, y compris le flower power, dont a été banni Alice en 1969, honni à Detroit, et pastiché dans Our Love Will Change the World. Comme à l’époque, Alice Cooper a retrouvé à Detroit son giron, pour y puiser une nouvelle gloire. Album testament ? Alice Cooper est immortel !

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