"Je n'ai jamais été un pur musicien de rock, j'ai toujours aimé les choses mélancoliques" : Iggy Pop parle musique, politique (et aussi de Steve, à Nantes)

L'inoxydable chanteur américain sort un nouvel album, "Free". À cette occasion, il s'est confié à franceinfo sur la musique, sa carrière et même la politique. À 72 ans, il n'a rien perdu de son mordant.

Iggy Pop le 20 juillet 2019
Iggy Pop le 20 juillet 2019 (ALEXANDRA GORDIENKO / MAXPPP)

Ce nouvel album de "L'iguane" est une surprise. L'atmosphère y est sombre, parfois crépusculaire, toutefois éclairée par la trompette du jazzman Leron Thomas et la guitare de Sarah Lipstate. Cette palette assez inédite, Iggy Pop l'assume totalement.

"Je dois reconnaître que c’est un album sombre. J’imagine que je suis devenu un mec sombre, parce que vraiment, j’aime la musique qui est sur ce disque. Je suis peut-être déconnecté de ce qui se fait pour les dance-floors, ou dans le rock alternatif moderne, mais je pense peut-être aussi que tout ça, c’est de la merde…"

J'ai toujours aimé les choses mélancoliquesIggy Popà franceinfo

"Quand  j’avais 14 ans, dans la caravane où nous vivions, mon père avait une petite chaîne hi-fi et un disque du genre 'Dix thèmes classiques'. Mon préféré, c’était la 'Pavane pour une infante défunte', de Ravel. Vous voyez, dès le départ ! J’aime la 'Suite bergamasque' de Debussy, le morceau 'Shhh peaceful' de Miles Davis… J’ai toujours aimé ce genre de musique, les choses mélancoliques, et puis j’aime aussi la musique très forte, les trucs méchants."

L'interview d'Iggy Pop, 1e partie - Entretien réalisé le 6 septembre 2019
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franceinfo : Le son très jazz de ce disque, avec le trompettiste Leron Thomas, est-ce que c’était prévu dès le départ, ou est-ce arrivé en cours de route ?  

"J’ai découvert Leron Thomas, via Ben Radcliffe, qui a été critique de jazz au New York Times pendant des années. Il m’a envoyé des chansons que Leron Thomas avait faites à Amsterdam. Et j’ai commencé à vraiment apprécier ce que faisait Leron, qui a une palette très grande. Pour l’essentiel, c’est du hip-hop, très différent de ce qu’il a fait pour moi. C’était juste du plaisir… Je suis comme tout le monde, je fais pas mal de choses par obligation, ou parce que je pense que j’y suis obligé. Je fais des pubs, des voix off, je fais des voyages très durs, pour mes tournées… Comme tout le monde, je vis beaucoup de situations qui ne sont pas idéales, mais d’autres aussi plutôt agréables. Alors ça, cette musique, c’était juste un pur plaisir. Je lui ai dit 'Leron, fais un morceau pour moi', il me l’a envoyé, et voilà, on a commencé comme ça, juste pour s’amuser. Ensuite on a eu envie de la mettre en forme, en ordre… et c’est comme ça qu’on a abouti à ce disque."   

Je pense que je n’ai jamais été un pur musicien de rockIggy Pop

"Je crois que j’ai toujours dépassé cette limite. D’ailleurs, les gens importants dans le monde du rock ont détesté les Stooges, quand nous avons commencé à jouer, parce qu’on foutait tout leur système en l’air. On ne pouvait pas faire semblant de jouer du blues, et on n’essayait pas de le faire. Sur scène, on n’était pas mignons, suaves... Non, le bon vieux rock’n’roll, ça n’a jamais été mon truc. Je pense même que pour l’essentiel, ça a été une arnaque.

"Le rock'n'roll bidon est un crime"

Quand Elvis faisait vraiment du rock, c’était juste un mec qui tapait sur sa guitare, un peu comme dans les premières chansons du sud, dans les années 30-40. Ensuite, d’autres ont rendu le genre plus vulgaire, pour en faire le rockabilly, que je n’aime pas trop. Les albums des Stones des débuts étaient aussi très bons. Ils enregistraient 12 chansons, dont 8 ou 9 étaient de bonnes reprises de blues ou de rythm'n’blues. Ils faisaient une bonne reprise de Chuck Berry, puis 3 chansons à eux, et c’était très bien. C’est un peu le modèle que j’ai suivi pour cet album-ci. Je n’ai écrit que trois chansons, et j’ai choisi les autres, faites par des gens que je trouve bons".

Sur la scène rock depuis plus de 50 ans, Iggy Pop n'est pas pour autant déconnecté des réalités. Il se révèle même un observateur avisé du monde qui l'entoure.

2e partie de l'entretien réalisé le 6 septembre 2019
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franceinfo : À votre avis, quelle est la forme d’art la plus subversive, la plus transgressive, aujourd’hui ? 

"Je dirais la publicité. C’est la publicité qui détermine les choix des algorithmes qu’utilisent tous les géants du net. Au final, c’est bien ça qu’ils nous vendent : de la pub. Et les gens de ce monde-là, dans la pub, sont des gens très très intelligents. Le problème, c’est que ce sont tous des psychopathes ! Bon, ils m’embauchent souvent, ça marche super bien pour moi sur ce créneau.

Après, je dirais qu’il y a les rappeurs que l’on trouve sur Soundcloud. Ces gamins qui se teignent les cheveux, et qui prennent ces drogues pharmaceutiques vraiment très bizarres. Le truc, c’est qu’ils ne suivent pas de chemin particulier pour réussir, ils veulent percer directement, tout de suite, et certains y arrivent. Ça aussi, c’est très subversif, et j’aime beaucoup cette musique, vraiment." 

La plupart des leaders politiques sont des artistes ratésIggy Pop

"Pour certains d’entre eux, la façon la plus simple de gouverner aujourd’hui, c’est de s’emparer d’un sujet vulgaire, bien moche, bien rétrograde : vous l’agitez comme un drapeau, et d’un coup, tout le monde parle de vous. Le plus étonnant, et je l’ai appris en étant un artiste, c’est que si les gens ne vous aiment pas et qu’ils parlent de vous en mal, ils vous aident autant que ceux qui vous aiment, parce que d’un seul coup, vous êtes LE sujet de conversation. C’est ce qui se passe aux États-Unis en ce moment."  

L'affaire Steve, à Nantes

"J’ai aussi entendu parler de ce qui se passe chez vous, à propos de ce type, Steve, à Nantes, et de la police. Apparemment, on ne sait pas bien qui a donné quel ordre, et c’est le cœur de l’affaire. On voit bien que de plus en plus, les responsables politiques rechignent à établir un dialogue avec nous, parce qu’ils ont peur d’en mourir, peur d’être dévorés par le dialogue ! Personne n’aime être critiqué. Donc voilà, la situation est assez mauvaise dans le monde en ce moment."

franceinfo :  Et si vous étiez à la Maison Blanche ? Vous pourriez faire mieux ? 

(Rires) "Je ne sais pas si je ferais mieux, mais j’essaierais d’être plus sympa. Je ne sais pas si ça marcherait ou pas, mais j’essaierais vraiment d’être plus sympa !